Entrevue avec Marie-Josée Saint-Pierre – Jutra

Jutra est un portrait aussi singulier que poétique, porté par le travail d’animation de Marie-Josée Saint-Pierre. Claude Jutra reprend vie sous nos yeux dans cet hommage nécessaire à un artiste d’exception. La cinéaste a bien voulu répondre à nos questions.

Marie-Josée Saint-Pierre’s Jutra is a unique, poetic portrait made possible by the power of animation. Claude Jutra comes back to life before our eyes in this tribute to an exceptional artist. The filmmaker accepted to answer a few questions. (English version below).

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Comment et quand avez-vous découvert le cinéma et le personnage de Claude Jutra?

Il me semble que le cinéaste Claude Jutra a toujours fait partie de mon imaginaire cinématographique. Je me rappelle, enfant,  avoir eu la chance de voir le film Mon oncle Antoine et m’être sentie fortement interpellée par cette histoire touchante. Chavirée par la chute narrative, horripilée à l’idée de perdre la dépouille d’un enfant quelque part dans notre grand hiver québécois, ce long métrage est aussi l’un des premiers qui m’a amenée à me poser des questions sur la caméra qui était utilisée pour filmer une scène dramatique voulant suggérer le point de vue de l’oncle Antoine dans un état d’ébriété fortement avancé. Que se passait-il derrière l’image lorsqu’elle était enregistrée? Plus tard, au cours de mes études à la maîtrise en production cinématographique, j’ai pu être initiée au film À tout prendre et ça été  pour moi un grand choc cinématographique. Plusieurs choses me rejoignaient dans cette œuvre: le mélange de la fiction dans l’autobiographie, la nécessité de créer envers et contre tous, en occupant plusieurs postes clés de création, se révéler en tant que cinéaste dans son art, etc. À tout prendre demeure pour moi,  encore à ce jour,  le film que je préfère dans la filmographie de Claude Jutra : plus que l’esthétique et l’arc narratif, c’est dans ce long métrage qu’on peut entrevoir un éclat de l’homme mystérieux caché derrière le grand cinéaste.

 Votre film comporte un grand nombre d’images d’archives. Comment s’est déroulé le processus de sélection des archives?

La première réponse qui me vient en tête est : Trop, c’est comme pas assez. Tout à tour animateur, interviewé, comédien, réalisateur, etc. On ne compte plus la quantité d’archives visuelles et sonores enregistrées sur cet homme, archives répertoriées sous plusieurs titres.  Il y a plusieurs problématiques inhérentes à la production d’un film comme Jutra. Étant donné que je produis tous mes films d’animation en plus de les réaliser, cela suppose pour moi, avec ce court métrage, la résolution logistique de la libération des droits d’archives.  Mais je dirais que la première étape est d’abord et avant tout d’établir une relation de confiance avec la succession de mon sujet. Claude Jutra est un symbole cinématographique québécois important et la représentation que je voulais en faire dans mon film allait au-delà de la simple biographie. Sinon, à quoi bon en faire un film? Un livre ou une recherche Internet comble effectivement ce besoin.  C’est dans le traitement de la subjectivité de mon sujet que la corde sensible est tirée, et justement, il était important pour moi de la tirer du bon côté…  Puis, en parallèle, il y a la navigation du dédale d’archives de Claude. Plusieurs phases se sont succédé afin d’épurer la quantité d’informations pour en faire un portrait cohésif. J’avais parfois l’impression d’être plongée dans le film Les douze travaux d’Astérix et d’être l’héroïne qui devait relever l’épreuve de la maison des fous.

Aviez-vous une approche esthétique déterminée avant de commencer le projet ou le film va-t-il évolué au fur et à mesure de la recherche?

Je suis membre du groupe restreint de ceux qui font du cinéma d’animation sans « storyboard ».  C’est une démarche plutôt atypique chez les cinéastes d’animation. Cependant, la veine du documentaire animé que j’exploite depuis plusieurs années l’est tout autant.  Je fonctionne énormément avec les émotions que je ressens quand je crée des films, et les images m’apparaissent graduellement comme des visions. Pour moi, un film est un être organique à part entière qu’il faut laisser grandir au gré de ses envies et de ses découvertes sans lui imposer de restrictions. Je savais que je voulais avoir la voix de Claude Jutra pour faire la narration.  Je savais que je souhaitais y intégrer des extraits de ses films.  Je savais que j’utiliserais le médium de l’animation pour y parvenir afin d’ajouter une seconde couche narrative au film. Mais au-delà de ces prémices, mes idées n’étaient pas arrêtées. Il n’y a aucune corrélation entre les images que j’ai soumises pour faire financer le film et le résultat final. C’est dans la salle de montage que j’ai eu l’idée de couper l’image en deux et de mettre d’un côté une archive de Claude Jutra qui pose une question et de l’autre, celle de Claude Jutra lui répondant. Je travaille instinctivement quand je fais un film, il sort toujours de mes tripes. La recherche esthétique a également nécessité un temps de maturation certain. Faire un amalgame cohérent entre l’animation, l’aquarelle, les images d’archives telles quelles ou retravaillées ne se fait pas du jour au lendemain. Ça été une grande préoccupation pour Brigitte Archambault (animatrice) et moi durant la production du film.  Comment passer d’une esthétique à l’autre sans déstabiliser le spectateur? D’un univers à l’autre sans choquer? Comment prolonger les images fabriquées dans les images réelles? Nous avons résolu notre problème avec le « scratch animation », c’est à dire en grattant une animation 2-D au contour de Claude Jutra comme si nous l’avions arrachée de la source d’archive originale.

Qu’est-ce qui vous touche particulièrement chez Jutra, l’homme et le cinéaste?

Il va sans dire que c’est son œuvre cinématographique qui m’a séduite, d’abord et avant tout.  Mais ce qui m’a poussée à en faire un film, ça été de chercher à comprendre pourquoi un homme qui a goûté à la gloire à travers le succès de son art décide de terminer ses jours de cette manière (Claude Jutra s’est suicidé en sautant du pont Jacques-Cartier).  Ce n’est donc pas la vie de Claude Jutra que je cherche ici à recréer, mais plutôt mon point de vue sur la vie de Claude par Claude Jutra lui-même. Je crois que je suis fondamentalement amoureuse, artistiquement, de ces hommes desquels je fais les portraits. Que ce soit Norman McLaren, Claude Jutra ou Oscar Peterson, il y a chez ces artistes une œuvre qui m’interpelle fortement et dans laquelle je me retrouve.  Pourquoi ce sont ces hommes que je choisis? Je crois qu’il y a une grande part d’admiration qui s’entremêle avec la volonté de les faire connaître auprès du grand public. L’appel doit être très fort chez moi, quelque chose de viscéral, si je souhaite ressusciter mon sujet afin d’en faire un film d’animation.


 

How and when did you discover Claude Jutra, the man and his films?     

 

I feel as if Jutra has always been a part of my life as a film buff. I was lucky enough to see Mon oncle Antoine when I was a child. I was swept away by the touching story, stunned by the denouement, and horrified when the body of the dead teenager was lost in the snowstorm. This feature was among the first to make me think about camera work. I wondered in particular about the camera that was used to film a dramatic scene suggesting Uncle Antoine’s point of view while he is roaring drunk. What was going on behind the scene while it was being filmed? Later, during my master’s degree in film production, I discovered Jutra’s film À tout prendre, and it was a huge revelation. Several aspects of the work spoke to me. Jutra mixed autobiography and fiction, made his film against all odds, played several key creative roles and really came into his own as a filmmaker. Still today, À tout prendre is my favourite of all his films, not only because of the aesthetic and the narrative arc, but also because this feature gives us a glimpse of the mystery man behind the great filmmaker.

Your film includes plenty of archival footage. How did you go about selecting it? 

The first answer that comes to mind is, “Too much is never enough.” Jutra was a television host, interviewee, actor, director and more. The visual and sound archives on the man are very extensive and the trustees numerous. Producing a short film like Jutra raises many issues. Since I both produce and direct all my animated films, I had to deal with the logistics of clearing the rights for the archival material. But I would say the first step was to build trust with the man’s estate. Claude Jutra is an icon of Quebec cinema, and my depiction of him would go beyond simple biography. Otherwise why make a film? You could simply read a book or do an Internet search. In exploring my own subjectivity, I touch a nerve, and it was important for me to do this right. At the same time, I had to navigate through the maze of archives on Jutra. I did this in several phases, sifting through the material to create a cohesive portrait. I sometimes felt that I had fallen into the film The Twelve Tasks of Asterix and was the character who was put to the test in the madhouse.

Did you decide on an aesthetic approach before you began the project? Or did the film evolve as you did your research?

I am one of the few animated filmmakers who work without a storyboard. It is certainly an atypical approach, but the type of animated documentary I’ve been making over the past few years is also atypical. I draw greatly on the emotions I feel as I am creating a film, and the images appear to me gradually as visions. For me, a film is a fully organic organism that I let evolve to reflect my whims and discoveries. I don’t impose restrictions. I knew I wanted Jutra’s voice for the narration. I knew I wanted to incorporate clips from his films. I knew I would use animation to add a second narrative layer to the film. But beyond these initial ideas, I had not decided anything. There is no correlation between the images I submitted to obtain funding for the film and the end result. In the editing room, I came up with the idea of cutting the image in two. On one side, Jutra would pose a question; on the other, he would give the answer. When I make a film, I work intuitively and rely on my gut instinct. The aesthetic research also needed some time to develop. Seamlessly blending animation, watercolours, and actual or reworked archival footage is not something you can do overnight. This challenge was a big concern for the animator, Brigitte Archambault, and me during production. How could we shift from one aesthetic to another without throwing viewers off balance? Or from one world to another without jarring people? How could we extend the fabricated images into the real images? We resolved the problem with scratch animation: we scratched out a 2D animation of Jutra’s outline as if we had ripped him right out of the original archival footage.

What touches you most about Jutra, the man and the filmmaker?

Needless to say, his films won me over first. But I made my film more to try to understand why a man whose work had brought him such enormous acclaim decided to end his life the way he did. [Claude Jutra threw himself off the Jacques Cartier Bridge.] So it isn’t Jutra’s life I am trying to recreate here, but rather my point of view on his life through the man himself. Artistically speaking, I’m basically in love with the men whose portraits I create. Norman McLaren, Claude Jutra, Oscar Peterson—all these artists have produced works that I relate to and that touch me deeply. Why did I choose these specific men? Certainly because I admire them, but also because I want the general public to get to know them better. I must feel something very strong, almost visceral, to choose to bring a person back to life through animation.

Séances / Screenings :

Samedi 15 novembre, 16h15 / Saturday November 15, 4:15 pm – Cinéma Excentris

Jeudi 20 novembre, 17h45 / Thursday November 20, 5:45 pm – Cinéma du Parc