Entrevue avec / Interview with Julia Kwan – Everything Will Be

Everything Will Be porte un regard humble et attentif sur le Chinatown de Vancouver, et les bouleversements auxquels font face ses habitants. La cinéaste Julia Kwan a répondu à nos questions.

Everything Will Be takes a humble and attentive look at Vancouver’s Chinatown and the wrenching changes its residents are facing. The filmmaker Julia Kwan answered our questions. – English version below.

Bande-annonce / Trailer : https://www.nfb.ca/film/everything_will_be/trailer/everything_will_be_trailer

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Comment en êtes-vous venue à faire un documentaire sur le quartier chinois de Vancouver? Étiez-vous en pays de connaissance ?

J’ai eu la chance d’être sollicitée par David Christensen de l’ONF pour réaliser un documentaire sur le thème de la cupidité. C’était une merveilleuse occasion d’effectuer la transition de la fiction au documentaire, puisque j’allais bénéficier des conseils et du soutien de David et de l’ONF. En réfléchissant au thème, je me suis mise à penser au nombre de boutiques du quartier chinois qui avaient fermé leurs portes au cours de la dernière année, et plus précisément, à la transformation de cette enclave ethnique. J’avais la nostalgie du quartier chinois dynamique et florissant des années 1970 et 1980, celui de mon enfance, et au fil du tournage, je me suis rendue compte que je faisais moi-même partie du problème étant donné que je fréquentais de moins en moins la communauté. Le film s’est naturellement éloigné du concept original de la cupidité pour se développer autour des thèmes du changement, du souvenir et de l’héritage.

Avez-vous rencontré les résidents du quartier avant de commencer le tournage? Avez-vous eu de la facilité à solliciter leur participation au film?

Pendant une année et demie, ma recherchiste Theresa et moi avons passé beaucoup de temps à arpenter les rues à la rencontre des résidents. Bien des commerçants chinois n’étaient pas intéressés à participer au film ou se méfiaient de nous car ils ne comprenaient pas ce que nous faisions et craignaient que notre présence dans leur boutique nuise à leurs activités. Nous avons entendu beaucoup de « non » ! En fait, il m’a fallu près d’un an pour convaincre M. Lai, l’herboriste, à prendre part au film. Lorsque nous avons appris que sa fille Jen étudiait en art, nous l’avons engagée. Malgré cela, il a continué à opposer son refus. Ce fut une véritable guerre d’usure. Notre rencontre avec Daniel, l’agent de sécurité qui assure la patrouille des rues, a marqué un tournant décisif dans nos démarches. Il appréciait et comprenait ce que nous faisions, et nous a autorisées à l’accompagner dans ses rondes. Ce faisant, il a quelque sorte donné son aval au projet, et c’est à partir de ce moment que les gens ont commencé à s’ouvrir.

Votre film n’est pas une démonstration explicite de l’embourgeoisement, mais plutôt une subtile observation de ce phénomène d’un point de vue humain. Quels sont les choix qui vous ont guidée sur le plan de la réalisation cinématographique?

En effet, ce film ne vise pas à engager la polémique. Il n’offre pas non plus de solution ni de réponses aux problèmes qui se posent. Les enjeux sont beaucoup plus complexes. Je voulais braquer les projecteurs sur les gens qu’on ne voit pas dans les rassemblements ou forums politiques, c’est-à-dire ceux et celles qui sont occupés à assurer leur subsistance au cœur de la communauté. Il était très important pour moi de montrer le quotidien des résidents du quartier chinois et de leur donner un visage. Je voulais interpeller les auditoires tant sur le plan émotif qu’intellectuel. J’ajouterais que mes documentaires favoris sont ceux qui se posent en observateurs, ceux qui vous donnent à réfléchir et vous laissent tirer vos propres conclusions.

En abordant ce genre de sujet, on risque facilement de tomber dans la nostalgie. Comment avez-vous fait pour éviter ce piège bien réel?

Oui, en réalisant le film, je savais très bien que je ne voulais pas qu’il soit empreint de sentimentalisme et je pense que l’une des façons d’éviter ce piège, c’est de tourner en cinéma vérité. Comme nous ne disposions pas des services d’un compositeur, nous n’avons pas assorti le film d’une trame musicale. Presque toute la musique qu’on entend dans le film provient de la source de tournage et n’exprime donc aucune émotion. Le film est présenté de la manière la plus authentique possible, sans embellissement visuel ou musical.

Pouvez-vous nous en dire un peu plus sur Bob Rennie (le promoteur qui donne son opinion), et sur votre choix de l’inclure dans le film ?

Bob Rennie est un promoteur immobilier et collectionneur d’œuvres d’art très prospère, qui a acheté l’immeuble Wing Sang, le plus vieil édifice du quartier chinois. Il a été amené à participer au documentaire lorsque j’ai communiqué avec lui pour demander si quelqu’un pouvait faire visiter la galerie d’art à l’une de mes protagonistes, Yi Su, qui occupe l’immeuble voisin, celui de la Yue Shan Society. Bob s’est proposé. Le film forme un ensemble, et Bob est l’une des treize voix représentant les travailleurs et travailleuses du quartier chinois. Je considérais que ses propos étaient intéressants et que ses questions donnaient à réfléchir. Par exemple, comment se fait-il que ce soit un « Blanc » qui assure la préservation du plus ancien édifice du quartier chinois?

Avez-vous eu l’occasion de voir le film avec la communauté chinoise?

Nous nous sommes toujours dit, David et moi, que nous tournions le film en partie pour le projeter dans la communauté et susciter le dialogue sur l’embourgeoisement du quartier. Au cours des deux prochaines années, nous prévoyons organiser des projections communautaires à Vancouver et, nous l’espérons, partout au pays. En janvier, il y aura une présentation gratuite à la bibliothèque publique de Vancouver. Nous avons recueilli des échos favorables à propos du documentaire. Par contre, bien des gens sont contrariés parce qu’il n’aborde pas la contribution des immigrants chinois à la construction du chemin de fer, ni la taxe d’entrée ou encore parce qu’il n’est pas prescriptif. Je pense que les passions qu’il soulève indiquent qu’il n’y a pas suffisamment de films sur le sujet. J’espère qu’à l’avenir les gens se prononceront sur le sujet et qu’ainsi, toutes les voix pourront se faire entendre.


How did you come to make a documentary about Vancouver’s Chinatown? Were you already familiar with the neighbourhood?

I was very fortunate in that I was approached by the NFB’s David Christensen to make a feature documentary exploring the theme of greed. It was a great opportunity to make the transition from fiction to documentaries with the guidance and support of David and the NFB. In brainstorming the theme, I started to think about the shuttered Chinese shops I encountered in Chinatown over the last year and specifically about the ethnic enclave in transition. I felt nostalgic for the bustling vibrant Chinatown of the ’70s and ’80s from my childhood, and in the course of making the film, I realized I was part of the problem in that I frequented the community less and less. Of course, the film evolved from the original concept of greed and deals more with the themes of change, memory and legacy.

Did you spend time meeting with the locals before you started shooting? Was it easy approaching them for the film?

My researcher, Theresa, and I spent a lot of time in Chinatown over the course of a year and a half, just pounding the pavement and meeting the locals. A lot of the Chinese merchants weren’t interested or were wary of us because they didn’t understand what we were doing, and they were afraid our presence in the store would affect their livelihood. There we heard a lot of “nos”! In fact, it took almost a year to convince Mr. Lai, the herbalist, to participate in the film. We actually hired his daughter, Jen, when we found out she was an art student, and even then, he still said “no”! At the end, we finally wore him down. The major turning point came when we met with Daniel, the security guard who patrols the streets. He liked and understood what we were doing and we followed him on his patrol. He basically gave us his stamp of approval, and that’s when people started to open up.

Your film is not an explicit demonstration, but rather a subtle observation of gentrification, from a very human standpoint. What filmmaking choices led you to this?

Yes, this film is not a polemic and does not offer solutions or give answers to the issues at hand. The issues are more complex than that. I wanted to put a spotlight on the people who you don’t normally see at the rallies or the town meetings, but rather, the people who are busy eking out a living in the community. It was important for me to show the day-to-day life of the locals and to put a human face to the community. I wanted to engage the audiences emotionally and intellectually. Also, my favourite documentaries are the ones that are observational, the ones where you are left thinking and have to draw your own conclusions.

This kind of subject can easily lead to a nostalgic perspective. How did you tackle this possible pitfall?

Yes, I was very conscious in making the film that I didn’t want it to be sentimental, and I think one of the ways to avoid that pitfall is to shoot it in the cinéma vérité style. We did not have a music composer so we didn’t score the film. In the film, almost all of the music you hear is source so the music never offers any emotional cues. The film is presented in as authentic a way as possible, without any visual or aural embellishments.

Can you tell us a bit more about Bob Rennie (the developer who gives his opinion in the film), and your choice to include him?

Bob Rennie is a very successful real estate marketer and art collector who bought the Wing Sang Building, which is the oldest building in Chinatown. He became involved in the doc when I called to inquire about getting someone to give a tour of the art gallery for one of my subjects, Yi Su, whose Yue Shan Society building is located next door. Bob offered to do the tour himself. The film is an ensemble piece and Bob is one of the 13 voices of people who live and/or work in Chinatown. I felt Bob has some interesting things to say and he asked some provocative questions. For example, why is the Caucasian person saving Chinatown’s oldest building?

Have you had the chance to screen the film with the Chinese community?

David and I always said that part of the reason for making this film was to have community screenings and start a dialogue about the gentrification of Chinatown. Over the next year or two, we are planning on doing community screenings in Vancouver and, hopefully, across the country. The Vancouver Public Library is doing a free screening in January. We’ve received a lot of positive feedback about the doc. We’ve also had people who are upset by it because it didn’t cover the building of the railroad or talk about the head tax or it wasn’t a prescriptive documentary. I think that passion speaks to the fact that there aren’t enough films made on this subject, and I hope in the future people will add their own voices to this topic, so all voices are heard.

Séances / Screenings :

Dimanche 16, 14h30 / Sunday 16th, 2:30 pm – Cinéma du Parc 3

Vendredi 21, 16h00 / Friday 21st, 4:00 pm – Cinéma Excentris Cassavetes