Entrevue avec Axel Salvatori-Sinz – Les Chebabs de Yarmouk

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L’ennui, le désœuvrement, le découragement ou la perspective de l’exil. Mais aussi l’espoir, les rêves, les idéaux, la passion pour l’art. Voilà ce qu’a filmé avec élégance Axel Salvatori-Sinz dans un premier essai documentaire qui tente de mieux comprendre le quotidien d’Ala’a, Hassan, Samer, Tasneem et Waed, tous dans la jeune vingtaine. Eux, ce sont les Chebabs, du nom désignant la troisième génération de réfugiés palestiniens nés et ayant grandi au camp Mukhayyam Yarmouk, en banlieue de Damas, en Syrie. Primé à Visions du Réel, présenté à Hot Docs et à Marseille, Les Chebabs de Yarmouk fait le point sur la situation complexe de ces jeunes gens, avec une lucidité et une sensibilité extrêmement touchantes.

Entrevue avec le réalisateur Axel Salvatori-Sinz, au sujet de son plus récent film, Les Chebabs de Yarmouk, programmé pour la 16e édition des RIDM.

RIDM: Comment as-tu connu ce groupe de jeunes Palestiniens installés en Syrie? Peux-tu nous en dire un peu plus sur leurs conditions de vie par rapport à d’autres camps de réfugiés ailleurs?

Axel Salvatori-Sinz: En 2006, dans le cadre d’une recherche en anthropologie sur la jeunesse palestinienne réfugiée de Syrie, j’ai travaillé dans un centre culturel qui se trouvait dans le camp de Yarmouk, en banlieue de Damas. Les Chebabs fréquentaient ce centre culturel qui militait pour le maintien de l’identité palestinienne à travers les arts.
Ils passaient leur temps à photographier, filmer, peindre et représenter le camp. Certains avaient des affinités plus poussées avec le théâtre (Hassan, Tasneem) et d’autres envers le cinéma (Ala’a, Samer).

La condition des Palestiniens en Syrie est relativement bonne d’un point de vue sanitaire et social. Ils ne souffrent pas de discriminations sociales comme au Liban. Mais contrairement au Liban, ils vivent dans un Etat dictatorial. Ils ont, grosso modo, les mêmes droits que les Syriens, si ce n’est qu’ils n’ont pas le droit de vote. Mais le droit en vote en Syrie n’existe pas, alors…

RIDM: Quelle a été leur part dans le processus de création du film? 

AS: Ils avaient d’autres préoccupations que celle de s’intéresser à la réalisation du film. Bien sûr, ils étaient entièrement partisans pour faire le film,  mais ils vivaient leur vie du quotidien tandis que moi je me concentrais sur mon film. Ils me faisait confiance. Du coup, ils acceptaient que je puisse les diriger en choisissant le cadre d’une séquence sans forcément demander d’explications. Je n’ai jamais influer sur le discours des séquences, juste sur la mise en scène. J’avais l’habitude de passer un mois tous les trois mois en Syrie durant trois ans. J’habitais avec eux, ce qui a permis ce rapprochement. Une relation très forte existait et elle s’est affinée encore plus avec le temps.

Il y a une séquence qui correspond peut être plus à cela. C’est un cadeau d’Al’aa, celle de l’avortement ou de la confession amoureuse. Après avoir disparus pendant plusieurs jours, Ala’a arrive un soir à la maison un peu éméché. Il met de la musique, il ne parle à personne et s’allonge sur le canapé et plonge dans ses pensées. Son désarroi et son chagrin sont énormes et personne n’osait lui parler. Au bout d’une heure, il se lève et me dis « Axel, prends ta caméra ! ».  On s’est assis avec le reste des Chebabs et il s’est lancé dans sa transe. Voici comment cette séquence, qui a mes yeux est fabuleuse, est née.

 RIDM: Quelles ont été tes difficultés au tournage? Comment as-tu pu contourner la censure?

AS: Il est interdit de faire des films en Syrie. L’image est prohibée. Il m’était donc impossible de filmer à l’extérieur.

Il me fallait pourtant faire exister Yarmouk, le camp, qui est le sixième personnage du film. J’ai utilisé cette contrainte comme le coeur du dispositif. Sachant que les Chebabs  descendaient dans la rue uniquement pour se rendre d’un lieu à un autre, ce huis-clos reflétait réellement leurs manières de vivre. C’est sur les toits qu’ils se retrouvent ensemble, chez les uns et chez les autres, dans une énergie collective où l’entraide et la solidarité, mais aussi la clandestinité, sont les mots d’ordre.

En Syrie, les services de renseignement, les Mukhabarats, sont très présents. C’est comme un troisième salaire. N’importe qui peut dénoncer et recevoir en échange une petite somme d’argent. Comme nous sommes dans un système autoritaire, la délation est chose commune. Il est normal d’informer le régime dès que l’on entrave les règles. C’est les menaces que l’on a eu tout le long du tournage comme on peut le percevoir durant la séquence de Samer et Tasneem sur les toits. Mais généralement, à chaque fois que ça c’est opéré, j’étais seul. J’expliquais alors, maladroitement en arabe, que je prenais des photos du couché de soleil ce qui les flattait. Et dès lors, ils me laissaient cinq minutes pour terminer et remballer mon matériel. J’avais opté pour un matériel léger et discret ce qui me permettait de passer pour un touriste.

RIDM: Craignais-tu de mettre tes protagonistes en danger et comment as-tu géré ce risque?

La difficulté de ce film, au delà de mon propre sort, était de leur créer des problèmes avec les autorités par ma présence et le désir de faire ce film. J’avais cette énorme responsabilité. Ils connaissaient la prise de risque en participant et pourtant ils ne se sont jamais censurés. Ils ont ce besoin de vivre et de montrer au monde qu’ils existent. Les tournages étaient très stressant. À chaque passage de frontière, j’avais la peur au ventre d’avoir été dénoncé.

RIDM: La situation a beaucoup changé en Syrie depuis ton tournage. Es-tu encore en lien avec tes protagonistes? Quelle est leur situation actuelle?

AS: La situation actuelle est tout autre. Le camp est en état de siège depuis plus d’un an. Une guerre civile entre les pro et les anti-Assad se déroule à l’intérieur. Le camp est encerclé par l’armée syrienne qui contrôle les entrées et les sorties du camp et qui impose aux derniers habitants du camp un embargo alimentaire. Les gens meurent de faim. Le camp a été bombardé par le gouvernement de nombreuses fois. Les lieux du film n’existent plus ce qui transforme le statut du film en film d’archive contemporaine. Le sort des Chebabs est incertain. Hassan est en prison depuis un mois alors que Waed, devenue aujourd’hui sa femme est sans nouvelle de lui et vit dans la tourmente et la peur. Samer, qui fait son service militaire trois mois avant le début des événement s’est retrouvé contraint à faire un an de service en plus que la normale, il a fait plus de deux ans et demi. Il est aujourd’hui officiellement libéré du service et se prépare à se réfugié au liban pour devenir Réfugié palestinien de Syrie réfugié au Liban. Quand à Tasneem, la brune, elle est désormais sortie de Syrie et vit actuellement en Europe depuis peu. Quand à Ala’a qui est au Chili, il vient d’avoir un enfant avec Nadia, la même petite amie qui avait avorté comme on le voit dans la séquence de l’avortement.