Entrevue avec Yuri Ancarani – Da Vinci

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Da Vinci (2012) clôt une trilogie de film commencée avec Il Capo (2010), consacré au travail dans les carrières de marbre de Carrare, et continuée avec Piattaforma Luna (2011) sur les activités des plongeurs à bord d’une station maritime à une centaine de mètres de profondeur dans la mer Adriatique. Les deux ont été présentés à la Mostra del Cinema de Venise. Ce dernier opus est consacré à la chirurgie robotique, à partir d’un point de vue inhabituel. Dans une salle d’opération, dont l’atmosphère futuriste rappelle celle d’un vaisseau spatial par son silence irréel et sa temporalité suspendue, les spectateur assiste à une opération délicate que l’on peut voir de l’extérieur mais aussi de l’intérieur du corps humain. Ces images offrent au regard des formes et des couleurs inédites, et la matérialité du corps se transforme en art visuel grâce à la sensibilité déstabilisante de Yuri Ancarani, qui une fois de plus amène notre regard au-delà de ses limites.

RIDM: La série entière est consacrée au travail, pourquoi ce sujet ?

Yuri Ancarani: Le monde du travail m’intéresse beaucoup parce que je viens d’une famille de travailleurs qui m’a toujours inculqué l’importance de l’apprentissage d’un métier. Chose que je n’ai pas faite selon leur point de vue, parce que j’ai fait l’académie des beaux-arts. Je ne suis pas devenu un travailleur, mais j’ai décidé de raconter la vie des travailleurs.En particulier, je m’intéresse aux travails extrêmes et à l’analyse de la relation entre l’homme et la machine. Da Vinci est le dernier chapitre de la série que j’ai réalisé. J’étais très intéressé par ce type d’intervention avec ce robot révolutionnaire, parce que le chirurgien n’est pas en contact avec le patient, mais contrôle le robot via une console. J’ai trouvé étonnante la distance qui existe entre le chirurgien et le patient, chacun pouvant se situer dans un endroit différent. Je voulais entrer dans la salle d’opération pour raconter les possibles de ce nouveau type de chirurgie.

RIDM: Les images de l’opération sont vraiment impressionnantes, même si elles ne perturbent pas. Elles donnent une bonne idée de la distance dont vous parlez, qui est physique mais aussi émotionnelle. Néanmoins il s’agit d’un être humain, on imagine que ce n’était pas facile de faire le tournage. Avait-tu déjà assisté à une opération?

YA: Non! La première fois, c’était traumatisant. J’ai commencé par une chirurgie cardiaque avec une poitrine ouverte. J’ai essayé de ne pas faire comprendre aux médecins que j’ai été bouleversé parce que je ne voulais pas compromettre le film. Mais après quatre jours, je me suis habitué.

Le plus dur était peut-être d’établir un réel contact avec les médecins. C’est seulement quand j’ai commencé à comprendre l’anatomie, à parler leur langue, j’ai été en mesure d’être dans un rapport plus intime avec eux, et après ils m’ont accepté.

RIDM: Dans Da Vinci, tu alternes les images de la salle d’opération à celles de l’intérieur du corps humain, parce que tu as voulu descendre aussi profondément dans les entrailles?

YA: La chose qui m’a frappé le plus était leur caméra endoscopique qu’ils utilisent pour suivre la procédure. Quand j’ai vu le chirurgien insérer la seringue dans le ventre, et un instant plus tard, l’aiguille qui entrait à l’intérieur sur l’écran, j’ai pensé: « Incroyable ». Et j’ai voulu essayer de transmettre mes surprises de façon instinctive.

RIDM: Le film n’a pas de dialogue, il n’y a aucune voix off, tout est confiée au rythme du cœur, au silence feutré de l’intérieur du corps humain et à celui aseptique et presque irréel dans la salle d’opération, et puis il y a la musique. Pourquoi as-tu choisi cette soustraction sonore?

YA: Parce que je n’aime pas trop expliquer. Ce n’est pas quelque chose qui m’intéresse. En fait, mon cinéma est à la limite entre les arts visuels et le documentaire, je ne me sens pas comme un documentariste. J’utilise la technique du documentaire, mais ce qui m’intéresse, c’est de faire vivre une expérience au spectateur, et en cela, la musique m’aide. J’aime que le public ait un rôle actif, en vivant le silence de la salle d’opération comme je l’ai moi-même vécu, et qu’il soit amené à réfléchir, comme cela s’est passé pour moi.

RIDM: Da Vinci ferme le cycle de films consacré au travail, à quoi sera dédié la prochaine production?

YA: Top secret! Je peux seulement anticiper qu’elle traitera des histoires bizarres que j’ai recueillies dans mes voyages, dans des endroits inaccessibles. Les prises ne seront pas faciles à accomplir, mais plus le défi est grand, plus je suis déterminé à faire avancer le projet.

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Da Vinci sera projeté le vendredi 22 novembre à 20h00 au Cinéma du Parc (en première partie de Night Labor), et la trilogie complète (Il capo, Piattaforma Luna et Da Vinci) sera présentée le samedi 23 novembre à 17h00 au Cinéma du Parc. Le cinéaste sera présent aux deux séances.

Yuri Ancarani s’entretiendra également avec le critique Alexandre Fontaine-Rousseau (Panorama Cinéma), le jeudi 21 novembre à 13h00 au café du Quartier général des RIDM (3450, Saint-Urbain).

Entrevue: Stefania Andreotti – Révision: Apolline Caron-Ottavi