Entrevue avec Floriane Devigne – La clé de la chambre à lessive

640-clefdelachambrealessive03

Dans le hall d’un immeuble de Genève, dont les appartements sont distribués par le service social de la ville, se trouve la « chambre à lessive », l’unique de l’immeuble : un espace commun qui est le lieu de toutes les allées et venues, rencontres et parfois règlements de compte entre voisins. Floriane Devigne, co-réalisatrice (avec Fred Florey) de La clé de la chambre à lessive a accepté de répondre à nos questions sur ce film presque entièrement tourné dans le couloir d’entrée du bâtiment. Un travail d’observation de longue haleine, sensible et tendre, Grand Prix pour le meilleur film Suisse à Visions du Réel.

1.     RIDM : Un peu comme dans La boîte à tartines, vous partez d’un détail pour parler de quelque chose de plus large. Quelle liberté en tant que cinéaste cela vous permet-il?

La liberté de ne pas me prendre trop au sérieux, je crois. Partir des « petits rien » pour parler de « grand tout » (sujets) me permet de ne pas laisser de côté le quotidien, sa banalité et son humour. Bon, je ne fais pas exprès, c’est comme cela souvent que je me mets à penser à un film. Cela part d’un désir, dans ce cas, retourner faire un film dans le pays où j’avais grandi mais que j’avais quitté adolescente. J’ai essayé de synthétiser ce que j’avais gardé de ma vie en Suisse, et j’en suis arrivé à la conclusion que j’y avais « appris » quelque chose sur la norme (et donc la/les marge/s). J’ai ensuite réfléchi à cette norme et j’en suis arrivée à cette « métonymie » qu’est « la clé de la chambre à lessive », symbole d’une mentalité respectueuse de l’ordre et de l’organisation.

2.      Comment avez-vous découvert cet immeuble et pourquoi l’avoir choisi en particulier ?

Je voulais tourner dans un immeuble locatif  de la ville où j’avais grandi. Je cherchais un endroit qui raconterait un autre visage de la suisse que celui que la clé (la norme), et donc je cherchais quelque part du côté de la précarité, des gens qui ne rentraient pas/plus dans le moule. Je suis tombée sur un livre écrit par un assistant social de la ville. Nous nous sommes rencontrés et il m’a parlé de quelques immeubles, dont celui-là. J’y suis allé et quelque chose dans la plastique du lieu, sa topographie, s’est imposé. Il y avait dans cette immeuble une sorte de hiérarchie de la « misère » qui racontait beaucoup de chose sur mon affaire de norme. Et puis, le fait que la chambre à lessive ne puisse plus être aux sous-sols à cause des prostituées, ça promettait beaucoup de possible.

3.      Comment s’est déroulé le tournage? Y a-t-il eu une période de « repérage » ou avez-vous commencé à filmer tout de suite?

Il y a eu une longue période de repérage durant laquelle Fred Florey, mon coréalisateur, m’a rejoint sur le projet.  Beaucoup d’élément était là dès le début, mais les gens changeaient beaucoup, les dames lessives aussi, et personne dans l’immeuble ne voulait du film. L’écriture et nos différentes périodes de repérage, nous ont aidées à faire des choix esthétiques et narratifs, qui nous ont permis ensuite de tourner d’un bloc (ou presque), en six semaines.

4.      Est-ce que vous avez été bien reçus par les habitants de l’immeuble ?

Globalement, non. C’est vrai qu’il y avait quelque chose d’incongru dans notre présence qui aurait pu froisser n’importe qui, dans n’importe quel immeuble. Laver son linge est assez « intime », rentrer à la maison après une journée de boulot aussi, qui plus est dans cet immeuble où pas mal de gens vivent avec beaucoup de honte d’être là, assimilé à des gens qui ont des problématiques de vies très différentes. Mais, ceux qui percevaient l’humour de cette incongruité, à qui ont parvenait à expliquer que l’on ne s’intéressait pas à leur problèmes personnels, mais à leur place dans cet immeuble et dans le « monde », finissait par accepter qu’il y avait là l’occasion d’une rencontre.

5.      Quelles questions éthiques se sont posées pendant le tournage? Quelles limites vous imposiez-vous?

Nous avions en tête d’aller vers une certaine beauté, de faire en sorte que les gens soient à leur avantage. Nous voulions à tout prix éviter le misérabilisme qu’il pouvait y avoir à filmer dans un couloir bleu, des gens qui sont parfois abîmés par la vie. Nous voulions aussi rester dans une choralité, parce qu’elle permettait de réfléchir à une idée du vivre ensemble, de la place de chacun dans un système, qui chez nous est, en principe, « la démocratie ». Donc nous avons assez vite abandonné l’idée des récits de vie et donc de tourner dans les appartements. À quelques exceptions près, pour que le mélange du singulier et du pluriel advienne.

6.      On sent que bien que vous observiez les autres sans cesse, il y a une part très personnelle dans La clé de la chambre à lessive. Quelle est-elle?

Elle vient du désir du film, je pense. Personnellement, je me suis laissée guider par ma subjectivité, mes souvenirs, mes sensations. Je ne voulais pas documenter la « misère sociale » en suisse. Je voulais simplement aller vers, rencontrer, être là, dix-sept ans après avoir quitté ce quartier. C’est une des raisons pour lesquelles nous avons accordé autant d’attention et de place au montage au regards des enfants sur les adultes. Ils jouent, comme nous. Ils jouent avec nous. Ils profitent de cette rencontre incongrue que nous avons provoqué. Et puis, peut-être que comme il ne se passait parfois rien pendant des heures, voir des semaines ça nous a obligé à nous investir autrement.

7.      Il y a aussi beaucoup d’humour dans le film. Était-ce le ton voulu dès le départ?

Ah ça, je ne sais pas. Mais je crois bien. On aimait beaucoup le côté « théâtre de la vie » que le cadre de la porte d’entrée offrait. On aimait beaucoup l’absurdité de filmer des gens laver leurs chaussettes.

8.      Certains habitants ont-ils vu le film?

Oui, les protagonistes principaux l’ont vu et quelques autres personnes. Et tous l’on aimé, surpris que cela ressemble, in fine, à un « vrai » film…. On a beaucoup invité les gens, mais la plus part ne sont pas venus. On distribuera des dvds quand on en aura !

La clé de la chambre à lessive sera projeté le jeudi 14 novembre à 18h15 au Cinéma du Parc et le lundi 18 novembre à 17h au cinéma Excentris.