Entrevue avec Éléonore Weber – Night Replay

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Le documentaire Night Replay nous fait découvrir un étrange jeu de rôle mexicain inventée pour les touristes en quête d’émotions fortes. Intitulée la « caminata nocturna », l’activité consiste à reconstituer le passage illégal de la frontière Mexique-États-Unis. Les participants y vivent le temps d’une nuit les dangers d’une aventure au dénouement parfois mortel. Quant aux organisateurs, ils sont eux-même migrants illégaux dans la vie. Éléonore Weber, réalisatrice du film, nous parle des coulisses fascinantes de ce film qui interrogent les liens troubles entre le jeu et la vie.

1.    RIDM : Eléonore, vous avez une expérience en théâtre. Pouvez-vous nous en dire un peu plus sur cette expérience et nous expliquer en quoi elle a influencé le projet de Night Replay ?

Pour le moment, j’ai fait plus de pièces que de films. Et je distingue assez nettement les écritures théâtrale et cinématographique. Même si dans les deux cas, je tente de déplacer les codes de la représentation. Avec Night Replay, les choses ont été plus mêlées que d’habitude. La question de la représentation est en effet omniprésente dans la vie des migrants d’Alberto. Ils ont inventé un jeu de rôle simulant le passage illégal de la frontière américano-mexicaine et ils refont ce jeu chaque semaine, pour les touristes mais aussi comme un rituel qui leur est propre. C’est d’autant plus impressionnant que leur village se trouve à 1500 km de la frontière. Night Replay repose sur la reconstitution de certaines scènes de ce jeu de rôle, qu’ils ont appelé la Caminata nocturna. J’ai voulu filmer la plupart des séquences de reconstitution sur la place du village, devant la mairie, grande bâtisse inachevée. Le véritable parcours du jeu, qui a normalement lieu dans la campagne environnante, a ainsi été mis hors-champ. Seules une ou deux scènes en sont directement tirées. Le film est donc la reconstitution de ce qui est déjà une reconstitution. Et tout ceci contribue peut être à théâtraliser le documentaire. C’est pourtant bien un documentaire à mes yeux, simplement c’est un documentaire qui filme une réalité déjà fictionnée par ceux qui en font partie, un documentaire qui filme une réalité déjà mise en abîme. Ce n’est d’ailleurs pas moi qui ai dirigé les différentes scènes de la Caminata. Ce sont les migrants d’Alberto qui les ont orchestrées. Si théâtre il y a dans cette manière de jouer au migrant, à la border patrol ou aux narcotrafiquants, c’est donc leur théâtre et non le mien. En revanche, je vois une influence des logiques propres à certaines pratiques scéniques dans l’espace performatif que le film propose, un espace performatif de rencontre. Tout le projet a reposé sur le pari que quelque chose se produirait entre la communauté d’Alberto et les quatre acteurs étrangers à cette communauté. Autour de chacune des reconstitutions, nous avons organisé des rencontres nocturnes. Il s’agissait de glisser sans cesse du jeu à la parole.

2.     Comment avez-vous découvert la Caminata Nocturna et comment avez-vous collaboré avec Patricia Allio, qui a co-écrit le film ?

Avec Patricia Allio, nous sommes allées au Mexique à l’occasion de rencontres  organisées par l’Ambassade. Avant de partir, nous sommes tombées sur un article à propos de la Caminata nocturna et nous avons eu envie d’aller dans le village où ce jeu de rôle a été inventé. Venant de migrants mexicains, l’initiative nous paraissait possiblement subversive, une sorte de pied de nez ironique. Nous sommes donc parties à Alberto et nous avons fait la Caminata. Pendant 4  à 5 heures, parmi d’autres touristes, dont beaucoup sont mexicains, nous nous sommes mises dans la peau d’immigrées clandestines et nous avons marché, couru, nous nous sommes parfois enfuies dans la nuit noire. Les organisateurs du jeu, qui dans la réalité sont de vrais migrants, faisaient la police des frontières américaine ou les passeurs. Cette inversion des rôles produit un rapport réflexif assez perturbant. De l’extérieur, on peut y voir une forme de cynisme mais en réalité la communauté d’Alberto ne donne pas dans ce genre de dark tourisme. De manière paradoxale, les habitants d’Alberto tentent de préserver leur identité en mettant en scène la migration et le mouvement de départ, c’est à dire précisément ce qui menace cette identité. C’est une proposition complexe et inventive. Un des habitants raconte ainsi la manière dont l’idée leur est venue : « Aux touristes, on voulait montrer ce qu’on savait faire le mieux : migrer. » C’est le renversement du stigmate qui nous a intéressées, mais aussi cette comédie humaine assez trouble où l’on propose aux uns de se mettre à la place des autres. Avec Patricia Allio, nous sommes revenues à Alberto pour travailler à la conception d’une pièce autour du jeu de rôle, Primer mundo, que nous avons créée à Paris. Ensuite, il y a eu le projet de film, et toute cette aventure a été le fruit de notre étroite collaboration.

3.     Certains de vos protagonistes voient la « caminata » comme un jeu; mais pour d’autres, la frontière avec la réalité est très mince. Quelle était leur attitude face à la caméra, et comment définiriez-vous les liens entre fiction et vérité ?

La frontière avec la réalité est d’autant plus mince que les habitants d’Alberto sont tous d’anciens et/ou de futurs migrants. Certains ont traversé la frontière illégalement de nombreuses fois. Pour eux, il s’agit donc de transmettre une expérience vécue, et de la restituer avec réalisme. C’est une chose qu’ils prennent très au sérieux. Au-delà d’un souci de vraisemblance, ils veulent faire réellement éprouver ce qu’est la traversée. Leur jeu est participatif. Mais la question de la vérité n’a rien à voir avec cette vraisemblance. Peut-on vraiment se mettre à la place de l’autre ? Je me souviens avoir lu dans un reportage la déclaration qu’une touriste avait faite après la Caminata : « Ici tout est vrai, sauf la souffrance ». Le dispositif du film a cherché à faire advenir cette question de la vérité, à la faire advenir dans la rencontre. À cet effet, nous avons mis en œuvre plusieurs stratégies. Si je ne suis pas intervenue dans la manière de rejouer telle ou telle scène de la Caminata, j’ai tenté, avec l’aide des quatre acteurs étrangers à la communauté de migrants, d’introduire ici ou là une faille, un malentendu, une perturbation susceptibles de produire un autre type de parole. Nous voulions créer un espace de rencontre et de parole qui soit propre au film. Mais cela ne signifie pas un espace fictionnel. Je dirais plutôt, là encore, performatif. Les acteurs que nous avons amenés n’avaient aucun rôle particulier à jouer. Ils ont interagi avec les gens d’Alberto, ils ont improvisé à partir de ce qu’ils étaient et des quelques « stratégies » que nous avions arrêtées ensemble. Et peu à peu, les choses se sont nouées autour de cette question insaisissable de la vérité. Monica del Carmen s’est mise à être insistante avec la vérité, celle du jeu, mais aussi celle de l’émotion ressentie. Et au terme de ce conflit, c’est autour de l’irreprésentable qu’une émotion commune a pu naître.

4.    Le jeu de rôle et le film lui-même ont-ils aidé vos protagonistes à réfléchir, et peut-être à remettre en question, l’attrait si dangereux des États-Unis ?

Sans doute que le jeu de rôle a en partie un but pédagogique, convaincre les jeunes de ne pas partir. C’est en tout cas ce que les habitants du village disent lorsqu’ils s’en tiennent au discours officiel. Mais en réalité la contradiction est partout. Car ce qui fait encore et toujours briller leurs yeux, c’est bien cette traversée, voir enfin les lumières de Las Vegas. L’une des séquences de Night Replay met en jeu cette contradiction. Au cours d’une discussion entre les gens de la communauté et les acteurs, notamment Monica del Carmen, qui est également mexicaine, un jeune habitant d’Alberto parle de son désir de retourner aux Etats-Unis. Certains lui demandent si la difficulté et le danger ne le découragent pas, d’autres s’il en a véritablement besoin. Il finit par exprimer un désir de repartir au-delà du danger. Comme nous tous, les migrants d’Alberto sont des êtres de contradiction. Ils peuvent inventer un jeu de rôle pour transmettre une expérience douloureuse et dans le même temps affirmer tranquillement qu’ils veulent coûte que coûte repartir. Je trouve important que cette parole contradictoire puisse être entendue car j’ai du mal à supporter une certaine bien-pensance et son besoin de toujours victimiser le migrant. Il n’y a rien de pire que de réduire un être à sa nécessité ou à ce qu’on en suppose. Ce qui ne signifie évidemment pas que cette nécessité n’existe pas.

5.     Pour terminer, pouvez-vous nous parler de votre collaboration avec votre directeur photo, qui a fait un travail remarquable, entièrement de nuit ?

Nous avons en effet décidé de tout filmer de nuit. Le soir, après le travail, les habitants venaient nous rejoindre sur la place et nous commencions à tourner. Sur la place, Mathias Raaflaub s’est appuyé sur les lumières existantes, petites ampoules accrochées au plafond de la mairie en construction, plutôt brinquebalantes. Je souhaitais par ailleurs privilégier les plans longs, pour faire exister le temps réel de la rencontre et du jeu. C’était pour moi la garantie que quelque chose allait résister à la mise en abîme. Et je pensais que l’espace du plan séquence permettrait à cette rencontre d’avoir lieu sous nos yeux, ou encore au jeu d’être regardé sur une certaine durée, c’est à dire aussi dans toutes ses ambiguïtés. Je pense notamment au plan du policier dans la voiture qui parle aux migrants cachés dans les buissons. L’une des difficultés a été de convaincre la communauté qu’il fallait retourner telle ou telle scène de la Caminata. Parfois, un simple problème technique était à l’origine de cette demande, mais ils nous soupçonnaient de ne pas avoir aimé ce qu’ils avaient fait. Une difficulté plus grande encore a surgi lorsqu’avec les acteurs, nous avons voulu créer des perturbations dans les mises en scène bien huilées que les animateurs du jeu de rôle nous proposaient. Et notamment dans la scène d’arrestation, qui est au début du film. Monica del Carmen choisit d’interrompre la scène, en faisant mine d’être choquée par la violence de la police des frontières. Cette manière de sortir de la fiction leur a fortement déplu. Le maire a dû organiser un vote afin que le tournage puisse continuer. Je raconte cela pour souligner à quel point la communauté d’Alberto est à la fois auteur, metteur en scène et collectivement propriétaire de son jeu de rôle. La négociation entre eux et nous reposait sur un accord fragile, et le conflit a fini par avoir lieu. Mais c’est aussi l’un des partis pris du film, assumer le malentendu qui peut exister entre celui qui filme et ceux qu’il filme.

Night Replay sera présenté jeudi 14 novembre à 16h15 et jeudi 21 novembre à 17h, au cinéma Excentris