Entrevue avec Alessandra Celesia – Mirage à l’italienne

CABANE - copie

Un bus traverse la ville de Turin, montrant une annonce : « Tu cherches du travail? L’Alaska t’attend ». Un groupe de personnes participe à un entretien d’embauche pour aller nettoyer le poisson  à Yakutat. Bien que ce soit un travail modeste dans une terre froide et distante, la volonté de tous est de partir, chacun pour une raison différente.

Dans Mirage à l’italienne, Alessandra Celesia suit de près cette histoire d’humanité aussi simple qu’extraordinaire, intense et éblouissante. Il y a l’ancien militaire de carrière fatigué de travailler comme coursier, la mère ancienne toxicomane qui ne peut pas voir ses enfants, l’actrice au chômage, le père qui a perdu son fils, le garçon qui est mécanicien de jour et travesti de nuit… Le réalisatrice nous fait glisser doucement dans leur vie, en montrant leur formation pour le départ. Puis elle nous emmène dans leur voyage où un événement inattendu bouleverse tout et rend le changement des protagonistes beaucoup plus profond et radical que prévu.

1.     RIDM : Le mirage de l’Alaska, une terre dure et froide, donne une bonne idée du désespoir : l’annonce est-elle réelle ou est-elle conçue pour les besoins narratifs?

Le film est inspiré par une annonce réelle qui est parue à Turin en 1995. J’avais passé quelques mois dans cette ville qui est celle de ma jeunesse et j’avais vu mes amis mordre à l’hameçon de la folie de l’Alaska. Le désir d’aller loin, le besoin de recommencer, de trouver un emploi… chacun avait ses raisons, mais cette terre lointaine faisait rêver malgré son climat hostile et tout le monde s’était précipité à poser sa candidature. Au final, l’annonce s’est révélée une arnaque et personne n’est parti, mais cette expérience est restée longtemps dans un coin de ma tête, comme une métaphore terrible de l’espoir et du désespoir qui peut naître dans un pays au moment où les choses vont mal. En 2011, les choses avaient encore empiré en Italie et je me suis dite que c’était le moment de re-proposer cette annonce et de voir ce qui allait se passer. C’était reproduire la métaphore pour raconter l’histoire d’un pays à travers un certain degré de poésie. J’ai contacté une entreprise en Alaska et l’aventure a commencé. Au final l’entreprise nous a abandonné en cours de route, on a frôlé la catastrophe et le film a pris une toute autre direction que celle prévue… Une grande leçon pour moi, la réalité est toujours plus forte que tout ce qu’on peut imaginer.

2.      Tu as choisi de ne pas montrer le moment dramatique où les protagonistes se rendent compte que le rêve est brisé, nous ne voyons que l’instant d’avant et celui d’après, pourquoi?

 

C’était la solution la plus cohérente à mes yeux, avec la matière dont je disposais. Parfois quand on a trop à expliquer il vaut mieux couper court. Le noir prolongé est une déchirure dans le film, celle que les personnages et moi avons vécu ensemble devant l’effondrement de notre rêve : là l’histoire s’arrête net, puis, comme par miracle, elle décide de recommencer. Et c’est exactement ce qui c’est passé.


3.      Les histoires sont si belles que l’on se demande si les personnages sont réels ou si ce sont des acteurs.

 

Les personnages sont des vraies personnes qui se sont présentés comme 100 autres aux entretiens. C’est leurs vraies histories qu’on raconte dans ce cadre « imposé » qui tourne autour de l’annonce. Je ne suis pas étonnée qu’on me pose la question : ils ont tous une extraordinaire présence qui ressemble à celle d’« acteurs », ce n’est pas un hasard si je les ai choisis parmi tant d’autres, ils m’ont d’emblée énormément touchée. Certaines histoires se sont révélées en cours de route, des vrais cadeaux inattendus qui ont énormément apporté au film.

4.      Dans les histoires des protagonistes, on retrouve également une incursion importante dans la dramaturgie, pourquoi as-tu choisi de travailler sur cette mince ligne entre la réalité et la fiction?

Je viens du théâtre, ce qui explique peut-être ce désir de construction. Quand on raconte la réalité, on la transforme par le simple processus de l’observer. Je ne veux pas trahir la vérité fondamentale des événements, mais leur donner une forme qui exprime mes impressions profondes au moment où je les ai observée pour la première fois. La ligne est subtile : si on pousse trop vers la construction on perd la profondeur des émotions vraies… C’est un équilibre difficile à trouver, comme cueillir une belle fleur pour lui donner le vase qu’il faut, sans l’écraser pendant l’opération! Ce qui est curieux c’est qu’au théâtre je travaille « à l’inverse » vers une recherche de naturalisme et de vérité au premier degré… Je crois que le théâtre contient d’emblée la métaphore, alors que le documentaire doit la trouver par des chemins différents.

 

5.      As-tu choisi ce thème en partie parce que tu es une Italienne immigrée en France?

Ce film raconte beaucoup de moi. Je n’aurais pas pu « inventer » une telle histoire si ce n’était pas en quelque sorte la mienne : c’est la souffrance que j’éprouve souvent à avoir dû quitter mon pays pour accomplir mes rêves qui m’a donné, j’ose l’espérer, une sorte de légitimité à inventer cette métaphore. Expérimentation sociale ou fable moderne, ce désir d’ailleurs est le moteur qui m’a poussé à affronter la déchéance du pays que j’aime tant et auquel j’en veux un peu tous les jours de m’avoir forcée à partir. Le dossier du film disait: « Mon pays a besoin de poésie »… et voilà que l’Italie moderne se met à rêver d’Alaska! C’est très grave, je trouve.

6.      Quels sont tes prochains projets? Tu penses retourner en Italie?

 

J’aimerais passer à la fiction et j’écris dans cette direction. Un de mes scénarios se passe en Italie, en Sardaigne en particulier. Encore une histoire d’embrouilles et de déchéance. Et oui, j’aimerais vraiment revenir pour de bon, j’y pense tous les jours… mais pour le moment je vois tous mes amis partir à l’étranger alors j’ai peur et je me dis qu’il faudra attendre encore un peu!

Mirage à l’italienne (90 min) sera projeté jeudi 14 Novembre à 18 h et Samedi 16 Novembre à 14 h 15 au Cinéma du Parc, en présence de la cinéaste Alessandra Celesia.