« THE ACT OF KILLING » : SORDIDE IMAGINAIRE

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« Pourquoi montrer la violence? ». C’est une question qui est tenue de revenir souvent, surtout lorsque votre cinéphilie s’articule autour d’un certain cinéma de genre ; question difficile à laquelle on répond du mieux que l’on peut – catharsis, exploration de la nature humaine, bla bla et rebla -, mais toujours quelque peu à contrecœur. C’est qu’il y a de ces choses qui s’expliquent mal, mais que l’on sait importantes car elles ont, au cinéma surtout, le pouvoir de vous transformer, de vous confronter à des réalités dans lesquelles vous ne voulez pas nécessairement mettre les pieds. Cette question, The Act of Killing en fait quelque peu son thème central, au travers duquel une sombre vision de l’Indonésie nous est révélée ; hallucinée, sanglante, un pays où, nous dit-on, « il y a trop de démocratie », où les bourreaux et gangsters sont rois.

Joshua Oppenheimer et son équipe portent un regard direct, infaillible et profondément dérangeant sur l’un des plus terrifiants phénomènes de crime organisé à avoir été capturé à l’écran, ce récent film de l’équipe derrière The Globalisation Tapes (2003) étant à la fois le témoignage saisissant du massacre méconnu de près d’un million de présumés « communistes », suite au renversement du gouvernement indonésien par un coup miliaire en 1965 et l’examen de conscience énorme de toute une nation qui, près de 50 ans plus tard, est toujours aux prises avec corruption, violence et le nationalisme dégénéré de groupes paramilitaires hyper-nationalistes, pour lesquels génocide fut devoir. Dans cet atmosphère politique tumultueux, Oppenheimer nous introduit à un trio de mercenaires retraités, qu’il charge de reconstituer meurtres et massacres pour le cinéma – peut-être la seule façon, devine-t-on, qu’il a de confronter ces anciens assassins aux atrocités qu’ils ont commises, actes pour lesquels ils ne semblent avoir aucune remord…

Affectif sur tous les niveaux, The Act of Killing horrifie par ses implications politiques et son terrifiant portrait d’inhumanité, mais étonne surtout en tant que documentaire sur la violence de l’image, où l’acte de reconstitution devient réalité alternative dans lesquelles ces tueurs (ayant d’ailleurs commencé leur carrière de malfrats en revendant des billets de cinéma) peuvent exprimer toute une cinéphilie fondatrice, un imaginaire de films de gangsters et de cowboys, de films de guerre et de musicals, dans lequel ils auraient appris leurs techniques meurtrières. La production grossit, prend des proportions absurdes et émerge bientôt de l’exercice une farce hallucinée, grotesque et plus grande que nature, qui deviendra d’abord une apte révision du processus de reconstitution typique au documentaire, puis un examen de conscience redoutable — pour un mercenaire en particulier, Anwar, que nous suivons, presque complice (mais toujours dégouté) et qui semble y voir ses cauchemars prendre vie.

Après une tournée remarquée sur le circuit festivalier international, The Act of Killing s’arrête à Montréal en intégralité, dans sa version du réalisateur de 159 minutes, dans le cadre de Docville à l’Excentris.

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Ariel Esteban Cayer a été rédacteur pour Fangoria et Spectacular Optical. Il est actuellement programmateur au Festival international de films Fantasia et critique chez Panorama-cinéma.
Blogue : http://filmghoul.tumblr.com/