«Un été avec Anton»: demain est un autre jour

Helen Faradji, du comité de présélection des RIDM, nous présente l’un de ses grands coups de coeur de la programmation: Un été avec Anton de Jasna Krajinovic, à ne pas manquer dans la compétition moyens métrages.

DEMAIN EST UN AUTRE JOUR 

Mettez un enfant à l’écran. De n’importe quel pays, de n’importe quelle origine. Dans n’importe quel genre. Immédiatement, le cœur de cette pauvre petite chose de spectateur se serre avant de se gonfler. L’avenir est là, imprimé sur une pellicule. Les joies, les rires, les peines à partager n’en deviennent qu’autant d’indices sur la future marche du monde.

Mais il est aussi des films qui refusent ce réconfort. Qui, portés par des regards d’une lucidité aussi cruelle que terrifiante, font de l’enfance le lieu non pas des espérances mais celui de la ruine. Des films qui regardent une autre réalité de l’enfance en face pour mieux alerter sur les éventuels déclins de tous les empires. Forcément, c’est douloureux.

En 2006, Jesus Camp, de Rachel Grady et Heidi Ewing (dont on retrouve le nouveau film, Detropia, dans la programmation des RIDM) nous en avait fait faire l’expérience, nous plongeant, le temps d’un été, dans un camp évangélique charismatique où, à coups d’incantations et autres psalmodies, on apprenait aux chères têtes blondes comment « reprendre l’Amérique pour le Christ ». Joli programme.

Si la religion sert aussi de socle aux enseignements estivaux que va subir Anton Belakov, un jeune garçon russe de 12 ans, c’est davantage par le biais militaire que son conditionnement va débuter. Car, durant tout un été, Anton va fréquenter l’école Kaskad, le genre de centres d’entraînements militaires dont Vladimir Poutine a cru bon de multiplier le nombre depuis son arrivée au pouvoir. Le spectre de la grande Russie, de ses idéaux de domination et de pouvoir, plane.

Ravi, Anton suit à la lettre le programme concocté pour lui. Sans réaliser une seconde la charge d’endoctrinement contenue dans ces exercices physiques, ces cours de maniement d’armes (y’a-t-il une image plus monstrueuse au monde que celle d’un enfant apprenant à se servir d’un fusil ?) et surtout ces leçons de propagande anti-tchétchène dispensées par un sergent au front aussi bas que les idées.

Sans effet, sans dramatisation superflue, avec rigueur et honnêteté, la cinéaste serve Jasna Krajinovic se tient aux côtés d’Anton durant cet été terrible faisant se répondre la joie sincère et évidente du petit garçon à ce qu’enfin on s’occupe de lui et l’angoisse, plus sinistre à chaque plan, du spectateur réalisant à chaque minute supplémentaire ce que le système russe fait de sa jeunesse. Un bataillon de garçons aux torses chétifs, aux cheveux rasés, au regard lavé de toute certitude autre que la haine de l’autre et l’absolue légitimité de la guerre.

Dans dix ans, lorsque l’on regardera Un été avec Anton, coproduit par les frères Dardenne, on réalisera peut-être qu’il était déjà trop tard. Et que les rêves d’une jeunesse doivent absolument rester les leurs. Sous peine de sérieux lendemains qui déchantent.

Helen Faradji