« Être là » : derrière les portes

Un beau texte de Helen Faradji sur le magnifique film de Régis Sauder, Être là: ne le manquez pas, aujourd’hui à 17h45 au cinéma Excentris!

DERRIÈRE LES PORTES

L’expérience que l’on peut faire de la prison au cinéma relève le plus souvent du fantasme. Cauchemardesque, sûrement, mais du fantasme. C’est que la prison et son univers clos, ses rapports de force et de domination ou ses souffrances ont bien plus souvent été l’apanage du cinéma de fiction (de Dead Man Walking à Un Prophète, de Leonora à Midnight Express, tous ou presque s’y sont essayé) que du documentaire. Et même quand ce dernier s’y est aventuré, c’est souvent par des détours dans ses odieux couloirs de la mort (Into the Abyss de Werner Herzog) ou dans ses aspects les plus crus et sensationnalistes (comme la visite proposée par Errol Morris de la prison d’Abou Ghraïb dans Standard Operating Procedure) qu’il l’a fait, opérant dès lors une séparation symbolique mais oh combien puissante entre le dehors et le dedans. Les gentils et les méchants. Eux et nous.

Pourtant, si la vie en prison reste parée d’un mystère profitable à bon nombre de scénaristes et qui ne semble pas prêt d’être levé (Le déménagement dans lequel Catherine Richard interrogeait des détenus sur leur vie quotidienne a ainsi été interdit pendant plus d’un an – http://television.telerama.fr/television/un-documentaire-sur-la-vie-en-prison-enfin-autorise,84346.php), c’est par une porte dérobée que Régis Sauder (Nous, princesses de Clèves, présenté – dans un tout autre genre ! – l’an dernier aux RIDM) nous invite à y entrer. Une porte secrète, restée longtemps fermée et dont peu connaissait l’existence. Celle qui ouvre par exemple une ancienne cellule de 9 mètres carrés où Sophie a installé son bureau, y recevant avec patience et abnégation ceux qui souffrent, et ont fait souffrir. Elle et ses collègues sont psychiatres, infirmières ou ergothérapeutes. Des jobs ingrats, douloureux mais indispensables. Car ce sont elles qui vont au front quand plus personne ne veut y aller. Elles qui calment les cris, les pleurs, les angoisses de ceux que la société entière a mis au ban, au silence.

Être là. Coûte que coûte. Pas parce que c’est un travail, mais parce qu’elles savent qu’elles en ont aussi la responsabilité morale. Parce qu’on ne peut refuser de tendre la main ou l’oreille à un homme à terre. Mais être là aussi comme un cinéaste attentif et cohérent, illustrant cet univers par un noir et blanc aussi graphique que violent, percé de plans heurtés et de notes de musique stridentes. Parce que tout travelling est affaire de morale (et le contraire), parce que le cinéma n’a pas tous les droits face à ceux qui n’en ont plus aucun, parce que la dignité est un mot trop précieux pour être galvaudé, il y a des films comme Être là.

Helen Faradji