« Detropia » : un pour tous, tous pour un

Un billet de la critique de cinéma Helen Faradji, qui fait partie du comité de présélection des RIDM, sur le beau Detropia de Heidi Ewing et Rachel Grady, présenté lundi 12 novembre à 18h00 à la Grande Bibliothèque et jeudi 15 à 16h15 au cinéma Excentris.

DETROPIA : UN POUR TOUS, TOUS POUR UN.

On a tout dit, tout lu sur cette crise infâme qui a broyé tant d’Américains sur l’autel du tout-puissant billet vert. Tout entendu, des histoires les plus révoltantes aux plus touchantes. Tout vu, des images les plus scandaleuses aux scènes les plus crève-cœur. Le documentaire américain, de l’explicatif Inside Job (Charles Ferguson) au sentimental Capitalism : A Love Story (Michael Moore), en en oubliant tant d’autres, s’y est attelé, cherchant à éclairer le monde opaque de la finance, à faire la lumière sur ces événements incompréhensibles aux yeux de la plupart des mortels, à saisir le pourquoi du comment par le biais d’une vulgarisation plus que nécessaire, essentielle.

Reste que le temps des explications semble fini, ouvrant la porte à celui des projections. Occupy Love de Velcrow Ripper s’intéresse par exemple à l’après, aux conséquences non pas matérielles, mais humaines, de cette crise, chroniquant comment elle a aussi su et pu faire naître un sentiment de communauté et de compassion au sein de ce qu’il est désormais commun d’appeler le 99%. Mais c’est aussi Detropia d’Heidi Ewing et Rachel Grady (décidemment fines observatrices de ce qui constitue l’identité de l’Amérique américaine, après Jesus Camp et 12th and Delaware) qui paraît incarner encore plus précisément cette idée à la base d’une certaine psyché américaine : « in every crisis, there is opportunity ».

Tomber au fond du trou pour mieux retrouver son élan, mettre un genoux à terre pour mieux se relever… L’American Dream et son mythe préféré, celui du self-made man, sont pétris par ces maximes. Mais tout en les épousant, Detropia a aussi la finesse de les retrousser, les libérant définitivement des liens forts qu’elles entretiennent avec l’idéologie néo-libérale et le capitalisme pour mieux les penser comme la première pierre d’un nouvel espoir. Celui d’un monde plus juste, plus digne, plus beau.

Car, c’est à Detroit, ville-symbole malgré elle de cet épanouissement et de cet échec du rêve américain, que les deux cinéastes ont voulu observer ce que la crise a fait aux et des hommes. Là où l’industrie automobile, un jour prospère, aujourd’hui moribonde, a ruiné tant d’avenirs. Là aussi où les citoyens ont décidé de refuser le marasme, en s’investissant dans des projets communautaires et collectifs à petite échelle (qu’il est loin, le rêve de mondialisation). Et c’est probablement là l’un des plus beaux accomplissements de ce film impressionniste et impressionnant : sa capacité à comprendre instinctivement que la solution n’est plus dans le développement des initiatives individuelles mais dans la formation d’un ensemble où priment la solidarité et l’échange. Un pour tous, tous pour un.

Cela semble simple. Mais au pays du roi-dollar, redonner ainsi la place centrale à l’idée d’un tout plus fort que la somme des entités qui le composent est presque révolutionnaire.

Helen Faradji.

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