Entretien avec Nicolas Renaud (« La nouvelle Rupert »)

Nicolas Renaud, réalisateur de La nouvelle Rupert, a répondu à nos questions. Il viendra présenter son film, qui porte sur les enjeux humains d’un barrage de la Baie James, aux deux séances qui lui sont consacrées aux RIDM. 

Qu’est-ce qui vous a amené à faire un film autour de ce barrage de la Baie James? Vous connaissiez déjà l’endroit?

Je n’y étais pas encore allé, c’était même une sorte de prétexte pour visiter ce territoire. Être dans le bois, arpenter les rives d’une grande rivière, respirer la vapeur des rapides… C’est simplement quelque chose qui m’attire viscéralement, j’espérais que ça crée des conditions inspirantes pour tourner. Quant au sujet, ça suivait l’annonce officielle du projet hydroélectrique. Comme pour bien des films, on veut voir ce qui se passe quand les choses changent dans la vie des gens et dans une culture. J’envisageais aussi l’idée de la rivière à travers le temps, j’aimais les résonances historiques de la rivière Rupert : principale voie des premiers peuplements de la région dans la préhistoire du Québec, route importante de la traite des fourrures pendant quelques centaines d’années, puis nouveau chapitre de cette histoire de la Baie James qui a lié le destin des Cris au développement du Québec depuis les années 1970. Donc j’espérais saisir quelques situations concrètes et individuelles au sein de cette histoire. En amont du tournage, je devrais dire que les discussions préliminaires avec un ami, Steve Rioux, qui est le compositeur de la musique du film, ont été importantes. Son père a travaillé sur plusieurs chantiers du Nord, dont récemment la construction de nouvelles routes pour le projet Rupert. Ce contact fut très utile pour aller faire un peu de repérage avec Steve et celui-ci me poussait à y voir un film. Quelques discussions ensuite avec Carlos Ferrand, le directeur photo, ont aidé à esquisser quelques idées autour du sujet et des lieux.

Est-ce que vous aviez une idée précise du film que vous vouliez faire au départ? Est-ce que cela a évolué en cours de tournage, sur place?

J’avais beaucoup d’idées… Des images… Mais pas une idée précise du film. J’ai imaginé d’abord passer une longue période de temps en un lieu, précisément où le barrage allait être construit et une partie de la rivière allait s’engouffrer dans un tunnel creusé sous la forêt. J’aimais l’envergure de ce geste, puis j’aurais souhaité me concentrer sur la dynamique du travail sur le terrain, la cohabitation des Cris et des Blancs sur le chantier, puis voir progressivement une grande rivière puissante qu’on transforme, qu’on plie aux calculs, qu’on conforme aux dessins sur des plans… Mais il n’était pas possible d’obtenir un tel accès prolongé sur les chantiers. Le film a donc glissé vers une suite d’impressions plus fragmentées sur le territoire, sur les chantiers, les campements de travailleurs et chez les trappeurs affectés par le projet après-coup. Chez les Cris de Nemaska et de Waskaganish, la plupart des gens dans le film ont été rencontrés seulement en cours de tournage. Et par exemple la pêche traditionnelle au cisco, ce poisson argenté que je connaissais peu, et son avenir incertain suite à la baisse des eaux, est un sujet occupant une place importante dans le film et dont je n’avais aucune idée au départ. C’est l’un des personnages qui nous a emmenés au site de pêche, juste au moment où ce poisson remonte la rivière depuis la Baie James vers la fin août. 

Avez-vous eu des difficultés pour tourner, notamment sur les lieux d’Hydro-Québec, fallait-il des autorisations particulières?

Les chantiers et campements de travailleurs sont des lieux à l’accès très contrôlé, voire physiquement, avec des barrières et des cartes électroniques. Il va de soi aussi qu’Hydro-Québec se préoccupe de son image, nous sommes dans une époque où tant les motifs de sécurité que l’entreprise de relations publiques recouvrent tout grand projet de développement. Il a fallu environ un an et demi pour obtenir des autorisations, mais les gens de la SEBJ / Hydro-Québec sur le terrain ont alors été très coopératifs et m’ont accueilli à deux reprises, pour quelques jours, dans certains des lieux des travaux. Le temps était compté et nous devions être accompagnés et surveillés pour tourner chaque plan. Mais c’est mieux que rien, ils auraient pu juste dire non aussi. Et la chargée des communications qui s’occupait de nous au campement Eastmain était très passionnée et instruite dans son travail pour les projets hydroélectriques, et habile pour le “casting” des gens qu’on pouvait filmer. Même si on rencontre vite les limites de telles conditions, par rapport à tout ce qu’on imaginait filmer dans une situation idéale, j’ai trouvé l’expérience intéressante, de devoir réagir sans repérage, d’entrer dans un horaire prédéfini, de chercher quelques observations personnelles au milieu d’une représentation orientée d’avance par les discours officiels et l’encadrement du tournage.

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Et en-dehors de ces sites ?

Des Cris ont été généreux pour nous montrer le territoire et partager leurs sentiments envers la dérivation de la rivière. On tournait avec ceux qui voulaient bien. Une difficulté pratique était l’organisation et les moyens de communication, avec souvent une bonne distance entre différents lieux et sans signal de téléphone cellulaire, on établit alors le premier contact quand on va voir la personne directement.

Le film ne choisit pas un angle militant ou tranché. Quelle a été votre démarche à cet égard ?

C’est simplement un portrait davantage qu’un discoursJ’ai juste essayé d’offrir une matière de réflexion, quelques questions, quelques visions. Un documentaire qui serait ouvertement dans le créneau “militant” pourrait être plein de vérité, mais il me semble que ça limite la forme quand il faut mener la rhétorique qui doit persuader d’une idée. Si l’objectif était strictement de construire un discours pour persuader d’une opinion, quelle qu’elle soit, sur l’hydroélectricité dans la politique énergétique du Québec et en regard des questions environnementales, alors pourquoi s’attarderait-on, par exemple, à  la lumière d’automne sur une peau d’orignal ou à une serveuse de la cafétéria du chantier ?
Mais dans un portrait, ces détails ont leur place s’ils paraissent exprimer quelque chose en eux-mêmes et si en principe rien n’est étranger à l’ensemble. Il y a aussi des raisons pratiques, avec les demandes d’autorisation à Hydro-Québec et l’implication d’un télédiffuseur, il était entendu que je ne me lance pas dans un procès du projet hydroélectrique, puis je ne serais pas capable de gérer des mensonges pour faufiler un film pamphlétaire. Mais ce n’était pas un enjeu de toute façon, puisqu’il me semble que des questions sur le développement, le rapport à la nature, la relation entre deux peuples, sont en elles-mêmes pleines de nuances et de contradictions et devraient se présenter comme tel. C’aurait pu être en fait plus facile de se retrouver devant une situation tranchée, avec une rivière complètement détruite et des Amérindiens faisant front commun pour s’opposer au projet, mais tout est plus ambigu. Est-ce une aberration toujours destructrice de continuer à faire des barrages ou ce projet démontre-t-il que le débit conservé à la rivière peut garder une certaine intégrité écologique? Est-ce que les Cris se sont faits achetés ou ont su négocier à leur avantage ? Je ne sais pas, ou bien c’est oui et non dans les deux cas, mais l’idée était d’exposer les éléments paradoxaux de la situation. Le problème est qu’avec un sujet nécessairement politisé, on pourrait escompter une “position” politique, et dans son sens étroit : pour ou contre. J’essayais de me placer ailleurs. Par exemple le trappeur Kenny évoque les épreuves d’autrefois quand la nourriture se faisait rare, il se dit heureux du projet et des compensations reçues, mais regrette que des tombes de ses ancêtres soient maintenant sous l’eau. Je n’ai pas alors à pencher moi-même vers l’un ou l’autre de ces sentiments contraires, ça demeure un compromis, une dualité indécidable, puis si on ne rappelait pas que les siens traversaient encore des périodes de famine jusqu’au milieu du 20e siècle, il manquerait quelque chose pour saisir ce que ça signifie aujourd’hui d’avoir autant d’argent dans les poches.

Pour ma part, mon sentiment personnel est primaire, au-delà des enjeux précis d’un débat politique, je ressens de la tristesse dès que la nature est manipulée, qu’une rivière de plus est transformée, que la nature intouchée recule encore. Enfin, le fameux “point de vue” est toujours une notion mal définie, mais j’espère qu’il est visible un peu partout, dans des images, des raccords… que les choses qu’on observe sans que rien ne soit dit donnent quelque chose à lire ou ressentir. Le rapport à la rivière ne se limite justement pas à un enjeu politique, il peut être affectif, alimentaire, scientifique, spirituel…

Les séquences se complètent entre elles, au fur et à mesure, sans être enchaînées par un commentaire ou un récit linéaire. Qu’est-ce qui a défini cette structure ?

C’est un peu un collage de morceaux fragmentés, des genres de chroniques, c’était la nature du matériel obtenu, alors une narration en voix-off aurait pu servir de trait d’union, de fil conducteur. Je n’ai rien contre le procédé, au contraire, ça peut vraiment faire voir des choses, mais ça m’apparaît être une forme difficile, délicate : la bonne voix, le texte juste… J’ai donc choisi d’exclure la narration pour ne pas unifier explicitement tous les petits tableaux, ne pas restreindre les échos qu’ils peuvent se renvoyer entre eux. 

Comment les Cris envisagent-ils leur situation à venir, quelles sont leurs perspectives?

Cette question peut cacher un piège dans lequel j’ai été pris pendant un moment, qui est d’imaginer que parce que les Cris se regroupent dans quelques petites communautés ils ont une vision unifiée, qu’ils vivent et pensent en majorité la même chose. La question du développement, de ce qu’on gagne, de ce qu’on perd, demeure complexe et s’articule dans des points de vue multiples, des expériences variées, des divisions internes. Prenons le cas des “tallymen” (les trappeurs qui héritent d’un secteur désigné par transmission familiale), qui passent le plus de temps à l’intérieur du territoire, dans la forêt, et qui, étant souvent des aînés, ont une certaine autorité morale – je croyais un peu naïvement qu’ils représentaient la perspective de leur communauté, comme des représentants admis par tous dans les négociations avec Hydro-Québec. Mais c’est plus complexe. Après nous avoir vu tourner, un jeune à Nemaska est venu me dire : « Alors est-ce que vous tournez seulement avec les tallymen? Vous n’aurez donc qu’un côté de la médaille. Ils ont obtenu ce qu’ils voulaient pour eux-mêmes, mais le territoire est à tout le monde ». Il ne voulait pas pour autant parler lui-même à la caméra, car ça resterait problématique d’exprimer bien fort un désaccord avec les aînés. Ça montre que ce n’est pas simple. J’ai alors tenté au moins d’arracher, par bribes, cette séquence de dialogues alternés où la division et la confusion s’installent quant au processus démocratique interne chez les Cris. Tout devient mélangé entre la légitimité accordée aux tallymen et les reproches, entre eux et le reste de la population d’un côté, puis la possible divergence des chefs autant avec les tallymen qu’avec une partie de la communauté. Rien ne s’éclaircit vraiment, c’est seulement un reflet de cette complexité, puis de ma propre confusion pour démêler ces rapports de force.

L’avenir d’autres projets semblables n’est donc pas assuré, ces divisions peuvent resurgir ?

Rappelons une information extérieure au film : avant le lancement du projet, un référendum a été tenu dans toutes les communautés cries, avec un fort taux de participation et, comme résultat, une majorité étant opposée au projet, ce qui n’a rien changé à son inéluctabilité. Mais en général, disons que grâce à la Paix des Braves et aux ententes connexes avec le gouvernement et Hydro-Québec, les Cris de la Baie James sont sans doute la nation autochtone la plus riche en Amérique. La distribution de cette richesse, c’est toujours une autre histoire, le film n’a pu aborder toutes ces questions. Mais il y a des opportunités, des compagnies cries, des emplois… Est-ce une autre forme de conquête et de dépossession du territoire? Du moins le dialogue qui a lieu constitue une différence radicale avec l’esprit de conquête unilatérale de la première phase de développement dans les années 1970, alors qu’on avait commencé à faire des routes et dynamiter le roc comme si personne n’habitait la région. Mais la vision d’avenir dépend de multiples idées et  expériences personnelles. Pour un jeune qui a fini par exemple une formation dans un métier de construction, il espère que les projets se succèdent pour rester dans le Nord et avoir du travail. Pour Roger, qui dans une perspective plus philosophique et spirituelle considère que c’est mal en soi de changer une rivière, il souhaiterait que la nation ne dépendent plus de ces projets, mais il accueillerait un développement d’énergie éolienne dirigé par les Cris… D’une part on pourrait dire que cette position de Roger demeure une vision d’intégration économique, d’acteur du développement, mais en même temps tout le monde ne peut plus vivre non plus de la chasse et de la pêche. Pour Gordon, un pêcheur de cisco de Waskaganish, c’est simple et concret, l’avenir dépend du poisson : si les captures continuent de diminuer, ce qui constituait depuis toujours des provisions pour l’hiver sera remplacé comme il dit, par « la bouffe de l’épicerie », et ceci est alors une perte irrécupérable.