Entretien avec Sylvain L’Espérance

À l’occasion de la présentation de Sur le rivage du monde aux RIDM, le cinéaste Sylvain L’Espérance nous a permis de publier cet entretien réalisé par Amzat Boukari Yabara.

Vous êtes un auteur et réalisateur québécois, actif depuis une vingtaine d’années. Vous avez cofondé la maison de production Les films du tricycle en 1991 et réalisé plusieurs documentaires dont certains consacrés à l’Afrique de l’ouest. Après La main invisible et Un fleuve humain, suivi de Intérieurs du delta, vous présentez aujourd’hui Sur le rivage du monde, film dans lequel vous suivez un groupe de jeunes Africains, principalement des Camerounais, qui ont essayé à plusieurs reprises de gagner l’Europe ou l’Afrique du Nord avant d’être refoulés. D’où vous est venue l’idée de ce film et comment s’est déroulé le tournage à Bamako ?

Les rapports entre les réalités migratoires et le capitalisme sont au cœur de tous mes films. Comment inventer un espace commun alors que partout où le capitalisme se répand il détruit les liens communautaires? Cette question habite mes films. Au Mali, je me suis intéressé au delta intérieur du fleuve Niger parce que, sur ce territoire, des sociétés humaines de langues et de pratiques différentes ont su créer des liens dans un rapport harmonieux avec la nature, et ce, malgré les périodes de sécheresse récurrentes qu’a connues le fleuve depuis plus de quarante ans. Sur ce vaste territoire des populations semi-nomades et sédentaires ont appris à vivre ensemble et à forger un monde, une communauté où la présence de l’étranger est de bon augure. Face aux dérives identitaires des pays du Nord, je trouvais que l’expérience de cette région du Mali, par sa capacité à intégrer différentes cultures, pouvait nous donner un enseignement.

Lors de mes voyages dans cette région, il m’est souvent arrivé de croiser des jeunes migrants qui partaient vers le Maghreb. Il s’agissait parfois de Maliens, mais aussi de jeunes d’autres nationalités qui cherchaient à atteindre l’Europe. Deux formes de migration se croisaient sur le même territoire, celle interne liée à la pêche et à l’élevage et l’autre liée à la migration internationale. Mon intérêt s’est développé par ces rencontres. Mes premières recherches m’ont mis en relation avec l’Association malienne des expulsés (AME), des gens très actifs à Bamako et au Mali, qui font un énorme travail de sensibilisation auprès de la population. Tous ces Maliens, qui ont quitté leur village et qui ont été expulsés d’Europe ou refoulés du Maghreb avant même d’avoir atteint le continent européen, sont confrontés à l’échec, pour eux-mêmes et pour leurs familles. Face à cette situation, l’association cherche à sensibiliser non seulement les familles, mais aussi le gouvernement en faisant des pressions pour que celui-ci ne signe pas les accords de réadmission. Ces accords font partie d’une politique que l’Union européenne a mise en place avec divers pays africains pour accélérer la réadmission des Africains refoulés vers leur propre continent. L’aide au développement en provenance de l’Europe est maintenant tributaire de la signature de ces accords. Les gens de l’association m’ont ainsi permis de mieux connaître la situation et, grâce à eux, je suis entré en contact avec un groupe de Camerounais. En fait, l’AME collabore avec diverses associations à Bamako. Il existe dans la capitale plus d’une centaine d’associations de migrants de différentes origines. Comme la situation géographique du Mali permet à la fois d’aller vers l’est, l’ouest et le nord, Bamako est un carrefour par lequel transite la majorité des Africains qui tentent de se rendre en Europe. Mais le Mali est aussi une terre d’accueil, du moins jusqu’à tout récemment. Traditionnellement, c’est un pays dans lequel les gens peuvent voyager facilement. Des populations étrangères passent depuis toujours par le Mali, pour se rendre au Maghreb par exemple, d’autres s’y installent temporairement et y vivent.

Pour ce qui est du tournage lui-même, il s’est fait par étapes. Contrairement à mes voyages antérieurs où j’allais à la rencontre de Maliens qui vivaient en toute liberté dans leur pays, je me suis retrouvé cette fois confronté à des personnes qui avaient subi toutes sortes de violences durant leur parcours. Elles étaient donc réticentes à se faire filmer et à raconter leur histoire. Ce sont des récits troublants qu’elles n’ont pas nécessairement envie de partager. Il m’a donc fallu du temps pour établir des liens, plusieurs voyages en fait, avant que ne s’installe vraiment un climat de confiance où j’ai pu sentir que je pouvais tourner librement.

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Sur le rivage du monde rappelle que l’Afrique est aujourd’hui le continent qui accueille le plus grand nombre de réfugiés ou de personnes déplacées. Les Africains bloqués à Bamako, qui souvent ne sont pas maliens et ne peuvent donc pas bénéficier des aides gouvernementales, sont aidés par des associations et des ONG. Votre film fait aussi mention du ghetto, une maison désaffectée dans laquelle ont déjà logé plusieurs centaines de jeunes refoulés. Les conditions de vie y étaient inhumaines et dégradantes, mais il existait aussi une solidarité entre ces Africains éloignés de chez eux et forcés d’organiser leur quotidien afin de garder leur dignité. On trouve par exemple de la poésie, du chant, du sport et du théâtre dans plusieurs passages de votre film. Pourquoi avoir choisi d’intégrer ces formes artistiques dans  l’écriture de votre documentaire ?

Dès qu’ils se regroupent, ces migrants ont des revendications politiques qu’ils essaient de faire valoir auprès de la société dans laquelle ils vivent. Le ghetto a permis la mise sur pied d’une des associations, l’ARACEM (Association des refoulés d’Afrique centrale au Mali), qui accueille les réfugiés. Pour les personnes refoulées, il faut avant tout dénicher un logement et trouver les bases nécessaires pour refaire leur vie, du moins le temps de leur séjour à Bamako. Pendant plusieurs années, le ghetto a servi de point de chute et permis l’articulation d’une pensée politique. Au moment où j’ai rencontré César qui dirigeait le ghetto, celui-ci était fermé. Le propriétaire avait demandé aux migrants de quitter les lieux. César était alors le gardien de l’immeuble. Durant les années où les occupants ont vécu dans le ghetto, ils ont tenté de sensibiliser la population à leur situation et le théâtre est vite devenu pour eux un véhicule pour faire entendre leur voix. Le théâtre est très présent au Mali. Les gens sont habitués de voir du théâtre de rue. Il y a là une vraie tradition. Les migrants empruntent donc à cette forme d’expression pour faire connaître leur situation à chaque occasion qui se présente, notamment lors des rencontres au sujet de la migration. César m’a montré des DVD de pièces de théâtre qu’il avait montées et il m’a aussi donné accès à ses poèmes. Je trouvais qu’il y avait dans ces textes une parole originale et inédite. Et j’ai décidé de travailler à partir de ce matériau qui offrait la possibilité d’aller au-delà du simple témoignage. Le théâtre permettait une mise en forme plus ample qui venait enrichir leur prise de parole. Tout cela contribue à une mise à distance qui est un geste de survie face à la violence vécue sur la route migratoire. C’est ainsi que s’est mise en place une forme particulière  mêlant à la fois cinéma direct, conversations et mise en scène théâtrale,  le tout dans un esprit de travail collectif. La réserve que les migrants exprimaient au départ face à la présence de la caméra s’est peu à peu dissipée au fur et à mesure qu’ils participaient à la mise en scène de la parole. Une tribune s’est ensuite offerte à nous à l’occasion du dernier Forum social qui a eu lieu à Dakar. Une caravane était de passage à Bamako et César et Félou en ont profité pour y présenter leur pièce. Puis la confiance s’est établie peu à peu ; tout en travaillant sur le théâtre, les participants ont commencé à me montrer leurs poèmes. À partir de là, j’ai décidé d’intégrer tout ça dans le film. Le théâtre, la poésie et le chant sont une manière pour eux de reprendre possession de leur histoire, d’avoir un pouvoir sur leur vie.

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Les personnages de votre film n’ont souvent pas d’autre choix que de reprendre la route vers l’Europe ou alors d’envisager de retourner dans leur pays sans avoir fait fortune. Par rapport à tout le discours sur la réussite économique et matérielle, que pensez-vous du mythe de l’Eldorado ou de l’aventurier qui est souvent à l’origine de la présence de ces réfugiés à Bamako ? Comment se construit, dans le regard des Africains que vous avez rencontrés, le rapport d’attraction et de répulsion vis-à-vis du monde occidental ?

La plupart de ceux qui partent sont conscients de ce qui les attend. La question de la migration est inscrite depuis longtemps dans la réalité des Africains. Les jeunes migrants ne partent pas naïvement, ils savent que la route sera difficile. C’est aussi souvent une décision réfléchie avec la famille qui a pu donner une partie de l’argent nécessaire à leur départ. Et même s’ils arrivent à traverser en Europe, ils savent très bien que rien n’est gagné d’avance, que beaucoup d’autres ont été refoulés avant eux. Quand on emprunte la route des migrants, on fait partie d’une communauté au sein de laquelle l’information circule. Chacun sait que le but sera difficile à atteindre et que, une fois sur place, tout reste à faire. Une scène de la pièce de théâtre le montre explicitement lorsque le personnage joué par Félou dit aux migrants qu’ils vont tous mourir flanqués à la porte avec un coup de pied au cul.

Tous ces jeunes ont le même désir que les Occidentaux qui voyagent. Dans une séquence du film César dit que c’est le fait de bloquer les frontières qui rend les africains curieux. J’aime bien ce qu’il exprime : c’est le simple désir de connaître l’Autre, l’Ailleurs, qui anime ces voyageurs. Ils ne viennent pas en quémandeurs, ce sont les politiques migratoires de l’Occident qui les ont enfermés dans cette position. Même s’ils savent ce qui les attend, les migrants ont ce désir de partir. Ce qui est désespérant  pour eux, c’est non seulement d’avoir subi la violence du refoulement  parfois quatre, cinq, six fois, et de ne plus pouvoir repartir,  mais aussi de ne pas pouvoir rentrer au pays parce que ce serait avouer leur échec face à des familles qui ont investi des sommes importantes dans ces départs et dont les attentes sont souvent irréalistes face au chemin de leurs fils. Cette situation-là, ces longues périodes d’immobilité qui caractérisent la migration, cette impossibilité de partir ou de rentrer, ils ne la prévoyaient pas.

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Suite à vos voyages et à vos expériences de tournage dans le delta intérieur du Niger, que vous inspire la situation actuelle dans cette région ? Je sais par ailleurs que vous suivez avec attention le mouvement étudiant au Québec. Quel est, selon vous, le rôle que peut jouer le cinéma documentaire dans des situations de crise politique où la parole n’est pas toujours donnée aux populations ?

Le documentaire est constamment en porte-à-faux par rapport à l’actualité. La force du documentaire, c’est le temps, le temps qu’il se donne. Très souvent, le documentaire est inactuel et c’est plutôt dans un rapport à l’Histoire, ou du moins à la durée, que celui-ci peut trouver sa véritable place et sa résonance. L’état de guerre qui règne actuellement dans le Nord du  Mali ne laisse pas d’espace pour une parole libre. À Bamako, encore là, ça va, mais dans la partie nord, c’est quasi impossible de se rendre sur place et de recueillir les témoignages des populations alors que la parole et l’image sont pratiquement interdites.

Par contre, il existe des liens très clairs entre la parole des contestataires qui s’exprime en ce moment au Québec et la situation des migrants en Afrique. Les jeunes Camerounais que j’ai filmés, qui ont quitté leur pays, font partie de cette jeunesse indocile qui, comme celle du Québec, refuse le monde qu’on leur laisse en héritage. Dans leurs textes César et Félou s’attaquent aux pouvoirs corrompus qui asphyxient le continent africain.  Leur révolte est semblable à celle des étudiants d’ici. Leur temps est le nôtre. On a beau construire des murs,  mettre en place des politiques d’exclusion, soumettre l’aide internationale à la signature d’accords de réadmission, le monde ancien se fissure. Les migrants sont à leur manière les pionniers de ce nouveau monde qui se profile à l’horizon. Et en ce sens leur chemin croise celui des étudiants québécois qui affrontent le pouvoir depuis le printemps 2012.

Amzat Boukari Yabara partage son temps entre le Québec, la France et le continent africain. Post-doctorant du Groupe interuniversitaire d’études et de recherches sur les sociétés africaines (GIERSA) au Département d’Anthropologie, à l’Université de Montréal, il est spécialiste de l’histoire politique et culturelle du panafricanisme. Il a animé une chronique matinale, On demande l’Afrique !, sur la radio CKIN 106,3 FM à Montréal ainsi qu’une chronique dans le cadre de l’émission de radio Amandla, émission d’information sur l’Afrique produite par Le GRILA (Groupe de recherche et d’initiative pour la libération de l’Afrique) et diffusée sur 90,3 FM à Montréal.