Une chambre à l’hôtel Overlook (sur « Room 237 »)

Les RIDM présentent cette année un documentaire qui, depuis le festival de Sundance, fait beaucoup parler de lui et suscite une attente fébrile ! C’est Room 237, de Rodney Ascher, où sont rassemblées les multiples théories échafaudées par les cinéphiles autour de The Shining de Stanley Kubrick. 

Simon Laperrière, programmateur au festival de films Fantasia, viendra présenter Room 237 aux RIDM. Mais avant cela, il nous en donne déjà un avant goût dans le texte que voici…

Une chambre à l’hôtel Overlook

Il s’agit bien souvent d’un simple détail. Lors du visionnement d’un film, un élément pourtant anodin surgit et me captive à un point tel que toute mon attention se dirige soudainement vers lui. Celui-ci peut prendre la forme d’un dialogue à la sonorité douteuse ou encore d’un accessoire dont le simple emplacement dans le cadre dérange. J’en viens alors à questionner sa présence qui semble, pour reprendre une formulation du philosophe Jacques Derrida, pointer vers un secret. Une intuition me dicte qu’il doit forcément avoir un sens, le réalisateur ne l’ayant certainement pas gardé dans son métrage par pure fantaisie. Ce dernier tenterait plutôt de se confesser discrètement à moi par l’entremise d’une ombre furtive qui dissimule un instant le visage d’un acteur, de cette toile dans la chambre du héros ou de cet insert rapide sur un objet inusité. Peut-être même que toute l’œuvre gravite autour de ces signes qui forment un message codé dissimulant un inavouable sous-texte. La raison –  qui n’accorde que peu de valeur à ce qui apparaîtra à certains comme une grotesque fabulation – fait alors place à l’obsession. Hanté par la conviction d’avoir trouvé un sens caché, je vais alors chercher dans le film les preuves de mon raisonnement. Au risque de me perdre dans un labyrinthe similaire à celui de l’Hôtel Overlook.

Room 237 de Rodney Ascher donne la parole à des individus ayant suivi pareil cheminement. Persuadés que The Shining de Stanley Kubrick est bien plus qu’une histoire de maison hantée, ils trouvent dans cet extraordinaire documentaire une plateforme pour exhiber leurs théories. Certains y voient une métaphore des pires génocides de l’histoire, d’autres sont persuadés que le réalisateur de 2001 : A Space Odyssey s’est servi de cette adaptation d’un roman de Stephen King pour admettre avoir mis en scène l’alunissage de la fusée Apollo 11. Leur argumentation s’appuie sur la minutie légendaire de Kubrick qui confirmerait par elle-même que le moindre détail joue un rôle déterminant dans The Shining. Ascher ne tente pas de déterminer qui a tort et qui a raison. Le cinéaste ne pose aucun jugement sur les témoignages de ses sujets et se limite à mettre en images leurs analyses méticuleuses. Son film se présente donc comme une visite guidée de l’Hôtel Overlook où chaque couloir, chaque pièce, chaque meuble sont désignés comme les indices d’un potentiel complot qui dépasse l’entendement.

Nous pourrions certes critiquer Rodney Ascher de faire l’élégie de la surinterprétation en accordant par ses entretiens des intentions mensongères à The Shining. Ce serait cependant oublier le véritable propos de Room 237 qui consiste à représenter toute la fascination qu’un film peut exercer sur soi. Il traite donc de l’indéniable puissance évocatrice du chef-d’œuvre de Kubrick, une puissance telle qu’elle nous a tous insisté à percer son mystère. Si les théories des intervenants d’Ascher s’avèrent bien souvent peu convaincantes, elles réussissent néanmoins à nous ensorceler puisque nous savons, au plus profond de nous-mêmes, qu’il y a bel et bien quelque chose qui se cache dans la chambre 237.

Simon Laperrière.