Entrevue avec Namir Abdel Messeeh

Nous présentons cette année La Vierge, les coptes et moi de Namir Abdel Messeeh, qui vient déjà de connaître un beau succès public en France. Malgré un emploi du temps chargé, le cinéaste – qui viendra nous rendre visite au festival pour présenter son film – a pris le temps de répondre avec générosité à nos questions via courriel.

RIDM: Comment avez-vous travaillé avec les habitants du village?

Namir Abdel Messeeh: De manière vraiment documentaire. C’est-à-dire que le film montre réellement notre travail. Puisque j’ai choisi, plutot que de raconter la fiction que nous fabriquions ensemble avec les habitants du village, de monter dans le film le “making off” de cette fiction. Car cette matière me semblait plus riche que le résultat lui-même.  Ce n’est pas tellement le résultat qui m’importait, que le chemin que nous allions prendre pour y arriver. C’est aussi un moyen pour moi de parler de la rencontre, de la différence, et de façon dont on peut arriver à faire des choses ensemble, et à trouver un terrain commun, malgré ces differences.

De quelle façon ont-ils reçu le tournage, vos propositions, l’idée d’une reconstitution de l’apparition de la vierge?

Ils ont été touchés par le fait qu’on s’intéresse à eux. Et surtout qu’une équipe francaise vienne les filmer, et les considerer avec respect et sympathie, alors qu’ils n’avaient pas le droit à la moindre  considération de la part de leur propre pays.

Yasser m’a dit un jour avec lucidité, alors que je m’agaçais de la présence policière dans le village : “ Ils sont là pour vous protéger. L’état a peur qu’il vous arrive quoi que ce soit. La vie de chacun de vous trois (il parlait de moi, et de mon équipe technique) a plus de valeur pour le gouvernement que celles de 50 d’entre nous. Parce que vous êtes français. Et qu’on est égyptiens.” Ca m’a attristé. Mais c’était profondément vrai.

Lorsque je leur ai demandé de m’aider à mettre en scène une apparition de la Vierge, certains m’ont répondu que c’était un péché de représenter la vierge. Ils ont voulu demander l’autorisation à l’évêque. J’ai insisté pour qu’ils m’expliquent où était le problème et pour qu’ils se positionnent. Quand ils ont commencé à discuter entre eux, et que certains désaccords sont apparus au sein de la famille, j’ai su que c’était gagné. Annas, le cousin conservateur disait qu’on ne pouvait pas représenter des personnages sacrés. Antonios s’est moqué de lui en lui rappelant qu’ils avaient bien vu un film sur Jésus à l’église la semaine précédente, et que ça ne pouvait pas être le vrai Jésus, puisque les caméras n’existaient pas à son époque, et que par conséquent il n’y avait aucun péché à mettre en scène une apparition de la Vierge dans le film. Annas a hésité. Il connaissait la nature documentaire de mon film. Et cette notion ne lui a pas échappé. Il a réfléchi. Puis a fini par accepter. À condition que l’on précise dans le film que cette apparition était une fiction, pour ne pas semer le doute et jeter le discrédit sur les véritables apparitions de la Vierge.

Les habitants du village, bien que paysans et illettrés,  sont bien plus intelligents que l’image que l’on  donne habituellement d’eux au Caire, ou de manière générale en Égypte. C’est pour cela que j’ai gardé une partie de cette discussion dans le film.

 —

Comment le film a-t-il été reçu en Égypte?

Globalement très très bien. Beaucoup d’Égyptiens ont adoré le film, sa fraîcheur, sa liberté de ton, et sa capacité à exprimer des choses que beaucoup pensent tout bas. C’est aussi, d’une certaine manière ce qui a pu énerver certains.

Lors d’une projection en Égypte, un journaliste (musulman) m’a dit :
 » Ce film est anti musulman :  le seul personnage musulman qu’on voit dans le village est un coiffeur, c’est à dire un employé au service des chrétiens. C’est dégradant pour l’Islam… »  Le lendemain, à une autre projection, un spectateur (copte) m’a dit : « ce film est anti-chrétien : vous filmez des coptes illettrés, sales et incultes. Or nous avons aussi des gens très biens chez les coptes. Votre film falsifie la réalité, et il est dégradant pour les coptes ».

Hier encore, un ancien ministre égyptien m’a dit : « Namir, j’aime beaucoup votre film. Il est très touchant, très beau, et très vrai. Mais je ne crois pas qu’il puisse être diffusé en Égypte. Le public égyptien n’est pas prêt à accepter ce genre de films. Vous affirmez que vous ne croyez pas aux apparitions de la Vierge. Rien que ça, aujourd’hui, dans l’état de crispation dans lequel nous sommes, c’est perçu comme une trahison par les Coptes. Si votre film n’évoquait pas la question des apparitions, il serait génial, et ce serait un grand succès populaire…. »

Et pour citer une autre réaction, un ami égyptien, m’a dit: « Namir, ton film est un miroir de la société égyptienne. Chacun y verra ce qu’il a envie d’y voir. Il est à l’image de l’Égypte. C’est ça, sa force. Peut-être aussi sa faiblesse… »

Voici un petit exemple de ce que peut évoquer mon film à certains, ces propos ont été diffusés sur une chaîne de télévision copte : « Un film insultant pour les Chrétiens.La preuve : il a été financé par le Qatar. Or nous savons que tout ce qui est financé par le Qatar n’a que pour seul but de détruire la chrétienté. De plus, le film est produit par la France : un pays où les musulmans algériens sont très influents. C’est la preuve que La Vierge, les Coptes et moi, que nous avons refusé de voir, est un film nul, antichrétien, et lamentable. » Tout cela est confirmé par le Père Georges Lucas, prêtre à l’église copte de Chatenay-Malabry, et qui, après avoir vu le film, nous en fait une description détaillée : « Ce film nul montre des Coptes pauvres et illettrés afin de jeter le discrédit sur les chrétiens d’Egypte ».

Toutes ces réactions sont révélatrices du retour en arrière dans lequel s’enfonce la société égyptienne depuis une vingtaine d’années. Pour mieux comprendre les attaques, issues essentiellement d’une partie très conservatrice (mais de plus en plus présente) de la communauté copte, je dois préciser que le film a été très apprécié par les coptes lorsqu’il a été projeté dans des églises, ou des lieux où il n’y avait que des chrétiens. Je crois que c’est le fait que le film ait été projeté dans des lieux ou chrétiens et musulmans étaient mélangés, c’est à dire dans des lieux publics, comme les salles de cinéma, qui a provoqué ces réactions. J’ai compris à ce moment là que ce n’était pas le film lui-même qui dérangeait ces coptes, mais bien plutôt la manière dont ce même film pouvait être vu par les musulmans. Ce qui les inquiétait, c’est que ce film soit utilisé contre eux, pour jeter le discrédit sur leurs croyances. Tout cela, parce que j’ose dire au début du film que j’ai des doutes sur la réalité des apparitions de la Vierge.

Sinon, au village, c’était plutôt un moment sympathique, amusant, et très animé. On aurait envie que le cinéma ait ce pouvoir de changer les choses. Mais un film reste un film, c’est à dire pas grand chose pour des gens dont la priorité est de se nourrir. Ils se sont  bien amusés, et c’est déjà pas mal. Puis on s’est embrassés. On s’est dit au revoir. Ils sont repartis à leurs occupations, et moi aux miennes. Et ce n’est que dans dix ou quinze ans que je saurai s’il leur reste encore quelque chose de cette expérience. Mais ils se sont reconnus dans le film. Ils ont dit que le cinéma c’était bizarre parce que leur village d’habitude si laid paraissait très beau dans le film ! Ils m’ont demandé si j’avais fait des trucages. En tout cas, personne parmi eux n’a rien vu de polémique dans ce film…