Patricio Guzmán partage avec nous les propos qu’il a recueillis auprès du cinéaste d’«Arcana»

Patricio Guzmán nous raconte comment il a découvert Arcana, et rencontré son réalisateur, Cristóbal Vicente. Il nous fait ici le plaisir de partager avec nous des extraits d’un long entretien qu’il a eu avec le cinéaste. Arcana de Cristóbal Vicente sera présenté dans le cadre du programme spécial 15 ans, 15 coups de coeur

Arcana est un regard documentaire sur l’ancienne prison de Valparaíso, un regard cinématographique sur les centaines de prisonniers qui y purgent leur peine. Cette œuvre austère et remarquable me rappelle les meilleurs documentaires sur le sujet.

J’ai souhaité découvrir les détails du tournage d’Arcana et, surtout, j’étais curieux de savoir comment le réalisateur avait pu soutenir le projet pendant huit ans. La façon dont un créateur se nourrit de sa propre œuvre lors de sa construction me fascine.

Nous nous sommes connus en mars 2006 pour la première internationale du film au festival Cinéma du Réel, qui se déroule au Centre Pompidou, à Paris. À l’époque, la directrice était Marie-Pierre Duhamel-Muller, une femme intelligente et ouverte aux œuvres innovatrices.

Elle m’a appelé pour me demander : « Tu connais Arcana? Ce documentaire a une impressionnante force intérieure, je vais le mettre dans la sélection officielle. » Je n’avais aucune idée de ce que pouvait être ce film. J’étais heureux que Marie-Pierre l’ait découvert. Elle m’a demandé de le présenter et de mener la discussion avec le public. La salle était pleine.

À partir de ce moment-là, je me suis lié d’amitié avec Cristóbal, qui m’a proposé d’écrire l’avant-propos d’un livre. Nous avons eu un premier échange, et puis nous avons fixé la date pour une deuxième rencontre un mois plus tard, tout en entretenant une correspondance continue.

Cristóbal a commencé à me parler d’Arcana et j’ai compris en quelques minutes que l’entretien allait se transformer en un monologue passionnant. Il parlait clairement et moi, j’assumais le rôle de greffier en essayant de rédiger à toute vitesse. Nous étions entraînés dans ce type d’entretien où les questions sont superflues et dérangeantes, et où seuls sont importants les mots de l’auteur qui raconte sa merveilleuse aventure.

On s’est vus de nouveau chez moi, à Paris, en juillet 2007, pour poursuivre notre conversation et compléter les notes. Et le même phénomène s’est produit, plus nettement encore. Après avoir voyagé avec son film plus d’un an à travers l’Europe, le Moyen-Orient et le continent américain, Cristóbal avait mûri dans sa réflexion, et il avait acquis la perspective nécessaire pour parler de manière beaucoup plus riche de son œuvre. Il n’était pas nécessaire de l’interrompre avec des questions. Voici ses mots :

PORTE D’ENTRÉE ET DE SORTIE

Les prisonniers m’ont accepté et m’ont donné la responsabilité de transmettre leur histoire, avant que la prison ne soit déplacée et désertée… « J’ai grandi en voyant comment on expulsait les journalistes avec des canifs », m’a dit le personnage du film avec lequel j’ai fait plusieurs entretiens. « Toi, tu as eu le privilège d’être accepté ou, plutôt, de ne pas être rejeté, et tu ne sais pas ce que ça signifie, tu le comprendras plus tard. »

Cette façon de m’accueillir allait au-delà du projet cinématographique. À un moment, j’ai été dépassé par le matériel que les prisonniers m’avaient offert : il ne rentrait pas dans le film. Ils m’ont donné une telle quantité de photos, de textes, de documents, de papiers, etc., que j’aurais pu faire une encyclopédie sur la prison. Cette information m’étouffait et contredisait la recherche expressive de mon projet. 

UN FILM, UN ESSAI, UN ROMAN?

Je ne voulais pas faire un film pédagogique. Ce qui me stimulait était de réaliser un documentaire intense, pas explicatif, sans narrateur, sans information littéraire, conduit par la pureté d’un récit élémentaire et qui pourrait voler tout seul… C’est pour cela que ces déclarations étaient inutiles. C’était du matériel complémentaire, qui expliquait, détaillait ce que je voyais. J’ai été un récepteur privilégié de ces voix, et à partir de cela a surgi l’idée de faire un film et puis un livre.

Le film n’est pas un essai. Le livre n’est pas non plus un roman. Aucun des deux ne relève de la littérature. Non plus du journalisme; ce n’est pas une œuvre de témoignages. Ce sont plutôt des révélations et des explications de la vie en prison du point de vue des captifs, depuis l’intérieur. 

J’avais pris plusieurs notes pour ordonner le matériel, mais j’ai découvert que le rôle d’« auteur » ne me correspondait pas, car je n’avais pas l’expérience nécessaire, j’aurais dû vivre plus longtemps avec eux.

LA QUESTION DES SECRETS ET DES LIMITES

La frontière que les prisonniers m’ont imposée était la même que celle que j’avais moi-même dessinée depuis l’extérieur pour filmer… D’un côté ou de l’autre, on ne raconte pas tout… Ni moi, ni eux. Il y a des choses qui ne se disent pas, qu’on garde pour soi. Il faut faire attention, faire preuve de prudence, et en même temps se protéger. C’est une limite éthique très fine qui devient aussi une limite esthétique.

Tracer cette limite a influencé mon travail de montage de façon mystérieuse. Je me suis rendu compte qu’il y avait des aspects de la prison que je n’allais pas pouvoir dire ou dévoiler, et eux de même… Quand ces deux limites se sont retrouvées, le procès était fini, la figure était complète. Et c’était essentiel, car j’ai alors su que le film était prêt, et que je ne devais plus continuer à chercher des formes de montage.

Le secret d’Arcana se trouve dans ces limites. Ce secret a à voir, en fait, avec l’intimité de chaque personne. Le film protège l’état individuel, le drame intime de chaque détenu. Chaque être humain garde sa souffrance au creux de son âme, et j’ai respecté ce dernier degré de confidentialité, cet espace au fond de chacun. Les prisonniers ne se plaignent pas, ils ne parlent pas de leur souffrance ni de leur dépression, et celui qui le fait n’est pas considéré par les autres comme un être fort et intègre, c’est un criminel qui manque d’étoffe. Ceux qui ne peuvent pas garder leurs sentiments pour eux montrent leur faiblesse d’esprit, ce qui est inadmissible pour l’honneur du criminel. La dureté, la fermeture, le silence, le fait de ne rien réclamer, garder les sentiments les plus douloureux pour soi et les avaler, les digérer seul, tout cela est ce qui fait un prisonnier d’expérience, et c’est ce que j’ai voulu montrer dans mon film.

En tant que visiteur, je les protège, et le narrateur les protège comme s’ils étaient les membres de sa propre famille, comme ses égaux. Ayant compris systématiquement cet état d’individualité, j’ai trouvé – dans le respect – le plus profond secret du projet. Je me suis rendu compte très lentement que ce système de protection, à la fin, devient l’élément le plus important du film. Cet apprentissage m’a coûté de nombreux efforts. Mais maintenant, je suis conscient de la grandeur du secret et de l’enseignement que ces hommes ont partagés avec moi, et de la confiance qu’ils m’ont donnée.

Propos de Cristóbal Vicente recueillis par Patricio Guzmán

Santiago – Paris, octobre 2007