Petite île

Pour Abbas Kiarostami, que ce soit de la fiction ou du documentaire, tout est un grand mensonge. Toutes les ficelles mises en place pour aligner les tromperies d’un film ne regardent que son créateur, jamais le spectateur ; tant que l’épiphanie du réel est au rendez-vous, alors le travail est accompli. Putty Hill est un film phénomène, il remet en question la définition même de ce qu’on s’est longtemps amusé à appeler le docufiction, comme s’il suffisait d’hybrider les deux genres pour en faire une synergie. Pourquoi n’a-t-on pas appelé le mulet un chevalane ! Justement parce que ses caractéristiques et ses spécificités vont au-delà de la simple conjugaison des géniteurs.

Matthew Porterfield invente sa propre méthode de travail, sa manière de faire selon les détours de sa propre sensibilité, non sans ruse. Filmer c’est tisser une relation, et le dispositif qu’il met en place, sous forme de léthargie poétique, induit le mode de présence de chaque personne qu’il filme. Putty Hill, son second film après Hamilton, croise le fer avec la caméra posée de David Gordon Green (George Washington), la jeunesse passée au scalpel de Larry Clark (Kids, Ken Park) et  la tendresse du regard de Gus Van Sant. Porterfield nous révèle que c’est en abordant des conversations banales que l’on apprend le plus, non pas sur les intervenants eux-mêmes, mais sur l’état des lieux et le monde qui les abrite, et dans ce cas particulier, une génération aseptisée face à l’inertie et l’assoupissement étendu d’une communauté banlieusarde.

Dans son film, nommé d’après une sous-division de la classe ouvrière de Baltimore, Porterfield pose un regard fragile, en mode d’observation lyrique, brossant un portrait humble de cette communauté délabrée, sans jugement, ou idéalisation superflue. En même temps, le cinéaste injecte une nouvelle couche de formalisme qui  apporte une sorte de carapace à son style d’entrevue frontal et sans détour. Le grand défi de Porterfield est d’introduire une structure de faux documentaire où l’interlocuteur toujours hors champ s’entretient avec des intervenants face caméra.

Porterfield se penche sur des acteurs non professionnels pour dresser le portrait de cette communauté qui se révèle (réveille) en apprenant la mort par surdose d’un jeune habitant. Ses amis nous en parlent, des membres de la famille qui ont trouvé refuge ailleurs reviennent pour assister aux funérailles, mais tous tentent de comprendre  comment cette mort les affecte (ou peut-être n’est ce que l’intention sous-jacente du cinéaste ?). Il faut attendre le générique de fin pour comprendre (ou confirmer) que les intervenants ne sont que des acteurs alors que le film ne cherche à aucun moment à nous duper. Nous apprenons que tout est factice, mais c’est en rejetant le mensonge,  justement parce que l’on veut y croire, que l’épiderme du film se mue en  documentaire. Et pourtant, ce n’est qu’une fiction. Quoique….

L’influence de Peter Watkins (La bombe, Punishment Park) est indiscutable, mais malgré les influences et les croisements facilement identifiables, le cinéaste pose un regard neuf, inexploré, personnel. Putty Hill est un film à la fois sévère et sensible qui nous rappelle qu’aucun ne peut être excisé de notre orbite sans répercussions imprévues. Les méthodes de distanciation du cinéaste renforcent la charge émotionnelle du sentiment de vide qu’il dépeint à travers les personnages. C’est aussi un film étrangement singulier, qui nous montre que l’accès au numérique n’est pas un simple caprice, mais une ouverture dans l’exploration du langage cinématographique qu’on n’a pas fini de revisiter.

Serge Abiaad