Les frontières du documentaire

Cette année, les RIDM présentent deux fictions au sein de leur programmation : La BM du Seigneur de Jean-Charles Hue et Putty Hill de Matthew Porterfield. Cette décision peut sembler, de prime abord, surprenante, voire illogique. Mais elle permet de rendre compte de l’évolution du cinéma, une évolution qui passe nécessairement par une redéfinition constante de la frontière toujours plus poreuse entre documentaire et fiction.

Comment catégoriser des films comme ceux de Hue et Porterfield ? Dans les deux cas, l’esthétique se rapproche du documentaire, les acteurs sont des non-professionnels, et le récit est inspiré de faits vécus. Toutefois, il s’agit bien d’une recréation et le tout est savamment orchestré. Ces œuvres qui bousculent nos idées préconçues pour présenter un regard neuf sur notre monde sont à l’image de tout un pan de la programmation qui questionne l’acte même du documentaire.

Quel rapport le cinéaste doit-il entretenir avec son sujet? Cette question qui hante tout documentariste se retrouve particulièrement dans Work in Progress du canadien Bill Stone et René d’Helena Treštíková (ou, à vrai dire, dans tous les films de la grande cinéaste tchèque). Lorsqu’il rencontre un jeune homme décidé à monter un mur de pierre, Stone pense avoir trouvé en Chris Overing le sujet parfait pour un premier film. Après tout, Chris est un original et son étrange projet donne un aspect intriguant à l’entreprise. Mais que se passe-t-il si Chris est moins intéressant que prévu ? Et puis, quel est l’intérêt de filmer un mur de pierre ? De son côté, Treštíková, pourtant habituée à filmer ses sujets sur de très longues périodes, se retrouve confrontée personnellement à René, qui finit par développer une intimité troublante avec la cinéaste. Le documentaire serait-il plus que du cinéma? Jusqu’où le cinéaste peut-il s’impliquer personnellement?

Cette intimité troublante de Treštíková envers ses sujets est à l’extrême opposé de la démarche de Jørgen Leth, qui observe les êtres humains comme un scientifique curieux et pince-sans-rire. Chez Leth, aucune règle ne s’applique. S’appuyant sur une mise en scène volontairement artificielle teintée d’une narration monocorde voguant entre ironie et franchise désarmante, l’univers de Leth est au croisement du documentaire, de la fiction, et de l’installation d’avant-garde. Est-ce une façon de ne pas vraiment confronter le monde, comme le suggère son admirateur Lars Von Trier au début de The Five Obstructions? Ou est-ce au contraire un moyen original de refléter le réel sans filtre?

Comme le dit souvent le grand Frederick Wiseman, il n’y a de toute façon pas de clivage documentaire-fiction. Même s’il n’utilise pas d’entrevues ou de narration, Wiseman ne s’est jamais réclamé d’un pur cinéma du réel, lui qui affirme adapter le monde selon son propre regard au montage. Pour lui, il n’y a qu’un cinéma, défini comme étant le rapport particulier qu’un cinéaste entretient avec le monde. Il y a autant de façon de faire du documentaire qu’il y a de cinéastes. Venez rencontrer ces regards !

Bruno Dequen
Programmateur associé