L’impromptu du réel *

Voir un film de Frederick Wiseman est une expérience étonnante : il suffit d’avoir découvert une fois son cinéma pour que sa démarche devienne immédiatement reconnaissable dans n’importe lequel de ses films.

La plupart du temps, il installe son sujet (presque toujours un lieu) par quelques plans d’ensemble, avant d’y pénétrer et de l’explorer de fond en comble. Savoir comment son regard a évolué au cours de toutes ces années serait bien difficile, mais on observe en revanche une même constance dans son travail, et l’exigence de s’en tenir à certains principes qui le fondent, celui-ci surtout : l’absence de tout commentaire fabriqué, que ce soit en voix off ou lors d’une entrevue.

Ce refus de tout discours par dessus les images est certainement ce qui assure la pérennité de l’œuvre de Wiseman, et lui confère sa force d’analyse, bien au-delà de l’époque ou du sujet filmé. Le commentaire vient des images même, et du montage surtout. S’il est vrai que Wiseman travaille avec d’extraordinaires caméraman ayant le talent de capter les instants et les gestes qui comptent, c’est lui-même qui en fait le choix final, et leur donne toute leur portée au montage.

Si le sujet des films de Wiseman est la plupart du temps une institution (culturelle, sociale, scientifique) et toujours un groupe humain, leur intégrité philosophique et morale vient de l’attention du cinéaste à l’individu en tant que tel, au sein de ces groupes. Par la rigueur et la ténacité de son observation, qui semblent répondre au premier abord à l’organisation millimétrée de chaque institution, Wiseman fait voir pourtant, au détour d’une image ou dans la rencontre de deux plans, la dimension humaine de ceux qui la font fonctionner.

Ces « accidents », saisis par la caméra et mis en valeur au montage, rendent la part d’imprévisible et d’incontrôlable des rapports humains. Cela passe tout d’abord par les visages, les mains : des détails qui trahissent le réel, ou témoignent de sa profonde complexité. Si les acteurs de cinéma maîtrisent le moindre de leur mouvement, les simples mortels qui peuplent les films de Wiseman se dévoilent dans la façon dont leurs corps s’oublient devant la caméra : un tic, un geste nerveux, un regard, viennent contredire ou perturber le cours bien rôdé de la comédie humaine.

Ces « accidents » font des films de Wiseman des laboratoires passionnants, où nous nous observons nous-mêmes, dans cette part vivante et spontanée de l’activité humaine. Ils font aussi de Wiseman l’un des plus grands cinéastes du réel. Lorsque l’un des scientifiques de Primate fait tomber la tête du ouistiti qu’il vient de décapiter, on a à la fois envie de rire nerveusement et de sortir de la salle en hurlant. Cette maladresse humaine fait surgir le caractère incertain de l’entreprise, derrière les discours scientifiques qui la justifient. Le réel nous frappe en plein visage, dans toute son atrocité et son absurdité : l’humanité est souvent délirante chez Wiseman, tout autant qu’émouvante… Ce paradoxe qu’il maintient en équilibriste empêche ses films de sombrer dans la noirceur ou le pessimisme. Quelque soit la gravité du sujet, on ne sort pas d’un Wiseman affligé, mais éclairé, et presqu’allégé.

Pour obtenir cet équilibre entre une distance parfois amusée envers le monde et la considération intime des êtres qu’il filme, Wiseman s’éloigne des images pendant le tournage, et ne s’occupe d’elles qu’au montage. Non pas parce qu’il a de grandes oreilles, mais parce qu’il est le preneur de son de tous ces films, Wiseman est ainsi constamment aux aguets, au sens premier du terme : chez les animaux, être « aux aguets »  passe par l’écoute, bien plus encore que par la vue. Cette attention particulière à la trame sonore témoigne du souci primordial de savoir où se situer dans la cacophonie du monde, qui écouter. Le son est pour lui le meilleur poste d’observation : c’est à travers la parole que se dessinent les dynamiques entre les êtres, et c’est au son de la musique (parfois d’un simple rythme) que les hommes se retrouvent entre eux, se mettent en scène, ou s’unissent dans un même mouvement.

Allant de pair avec son attention pour le son, l’extraordinaire sens du rythme de Wiseman donne à son travail sa vitalité, et sa beauté. Confiés pour la plupart à la sensibilité du 16 mm, les films de Wiseman procurent un véritable plaisir esthétique, qui fait d’eux une expérience de vie, tout autant qu’une exposition de la vie. À la cadence de la pellicule répond la répétition des gestes et des corps : le pas d’un danseur ou la frappe d’un boxeur, la machine d’une couturière ou le va-et-vient d’un balai, les allers retours d’un homme ou d’un animal emprisonné, le battement d’un pied en rythme ou d’un cil que l’on maquille… Tous se répondent de film en film, dans une grande chorégraphie humaine, et cinématographique.

Apolline Caron-Ottavi.
Membre du comité éditorial de la revue en ligne Hors Champ
Membre du comité de présélection des RIDM

* « Impromptu » est un mot que l’on retrouve dans des œuvres de deux auteurs qui ont beaucoup inspiré Frederick Wiseman selon ses propres dires : Eugène Ionesco (L’impromptu de l’Alma, 1955) et Samuel Beckett (Impromptu d’Ohio, 1981).

Une rétrospective de l’oeuvre de Frederick Wiseman est présentée cette année. Pour savoir quels films de Wiseman en font partie, cliquez ici.

Photo: (c) John Ewing