Le monde sans voiles – Gualtiero Jacopetti | 1919-2011

Nous reprenons ici un texte paru dans Séquences, avec l’aimable collaboration de son auteur, Élie Castiel.

Si Gualtiero Jacopetti demeure le précurseur du mondo movie, c’est sans aucun doute parce que dès Mondo cane, son premier film, il affiche les couleurs du genre avec panache, lyrisme et un sens démesuré du spectacle cinématographique. Peu importe les trucages, les nombreuses séquences à sensation, les dérives incontrôlées, la vérité et le mensonge, le réel et l’imaginaire, l’ensemble est un astucieux collage qui rejoint la conscience collective comme une traînée de poudre.

Néanmoins, jamais genre ne fut aussi dénigré par la critique institutionnalisée de l’époque et des quelques décennies qui suivirent. À tort, puisque le genre entre dans les mœurs d’une génération à peine sortie des affres de la Seconde Guerre mondiale, traumatisée et en même temps bizarrement fascinée par les chocs émotionnels causés par les millions de morts et les camps de concentration. La paix à peine retrouvée, nous assistons du côté cinéma grand public à une nouvelle aventure du regard, paradoxale, désinvolte, presque anarchique, rassemblant des touts et des riens, des oppositions antinomiques : le mélodramatique côtoie l’horreur, le romantique se juxtapose au sensuel, le juste milieu rejoint l’extrême et le subversif.

Sur ce point, Jacopetti comprend bien cette nouvelle façon de voir la toile cinématographique. Il se permet d’être sociologue à sa façon, se fiche pas mal des codes de déontologie, recherche le sensationnel et se crée des règles bien précises pour y parvenir. Mais il y a un début à tout. Journaliste et directeur d’actualités cinématographiques pendant la guerre, il se lance par la suite dans une carrière dans le cinéma en rédigeant le scénario de deux documentaires sur la vie nocturne à travers le monde : Nuits d’Europe (Europa di notte, 1959) du vétéran Alessandro Blasetti et Les nuits du monde (Il mondo di notte, 1961) de Luigi Vanzi. Inconsciemment, ces deux films l’inspirent dans sa future démarche bien que son approche soit totalement différente de celle de ses prédécesseurs.

Entre 1962 et 1975, sa dernière année d’activité, Jacopetti ne tourne que sept films, sans doute freiné par la multitude de cinéastes qui l’imitent à travers le monde. Avec Jacopetti, le mondo movie devient un genre à part entière (et non pas un sous-genre comme le pensent de nombreux réfractaires). Chose étrange, tous ses films sont coréalisés avec Franco Prosperi et parfois Paolo Cavara. Mais dans la conscience collective, c’est Gualtiero Jacopetti qui demeure le cinéaste-fondateur.

Si Mondo cane demeure son film le plus connu (peut-être aussi grâce aux remarquables partitions musicales de Riz Ortolani et de Nino Oliviero, qu’il retrouve fréquemment), force est de souligner que les réalisations qui suivront sont également des témoignages d’une carrière dont la constance demeure infaillible malgré les attaques fréquentes de la critique. Qu’il s’agisse de La Femme à travers le monde (La donna nel mondo, 1963), dans le contexte des années 60, drôlement provocateur et inspirant, d’Adieu Afrique (Africa addio, 1966), hymne mystificateur à l’Afrique coloniale, ou bien encore Les négriers (Addio zio Tom, 1971), faux documentaire sur l’esclavage, et Mondo candido (1975), sa propre version entre le documentaire et la fiction du Candide de Voltaire. On lui doit aussi Mondo cane 2 (1963) suite logique à Mondo cane, et Witchdoctor in Tails (1966), film rare et introuvable.

Playboy à ses heures, Jacopetti devient infirme à la suite d’un accident de voiture survenu en 1961 et où périt l’actrice britannique Belinda Lee, son amie de cœur. Avant de mourir, 50 ans plus tard, il a demandé à être enterré près d’elle. Mais que reste-t-il du filon mondo ? À travers les décennies, il subit de nombreuses transformations (entre autres, le snuff film). Aujourd’hui, la télé-réalité est devenue le « nouveau mondo ». Mais en comparaison avec son ancêtre, elle n’est qu’une pâle imitation : le lyrique a cédé la place au vulgaire, le terne a supplanté le jouissivement suggestif, le sensuel s’est laissé abattre par le mauvais goût. Mais une chose est certaine : avec l’émergence du mouvement psychotronique, le mondo movie des origines retrouve une certaine reconnaissance, certes timide et périphérique, mais n’empêche qu’elle remet les pendules à l’heure et place Gualtiero Jacopetti dans les rangs de ceux qui ont donné à ce cinéma populaire intense et coloré ses lettres de noblesse.

Élie Castiel
Rédacteur en chef
Séquences