Écran totalitaire

Dans chaque festival, il y a les programmes officiels (ou les sections, aux noms parfois délicieusement incongrus, comme la section DocTape qui s’appelait jadis « Ruban Canard ») et les thématiques que l’on recrée soi-même au gré des projections. Pour ceux qui préfèrent le cuir solitaire de leur divan à la mousse soyeuse des sièges des salles de cinéma, il y a aussi le programme télé. Justement, après l’impressionnant Videocracy – décrit par Benoit Rose il y a quelques jours (voir ici) – qui traite de l’abrutissement des masses par la télévision berlusconienne, c’est une autre facette du petit écran, comme outil d’émancipation cette fois, qui est dévoilée dans le film de Jaak Kilmi, Disco and Atomic War.

En Estonie pendant la Guerre froide, les habitants pouvaient capter par delà le rideau de fer les programmes de la télévision finlandaise, et à travers elle avaient accès à toute la sous culture européenne et américaine, alors interdite dans les pays de l’U.R.S.S. Malgré les tentatives de brouillage des ondes par les autorités soviétiques, et grâce à l’action courageuse de MacGyvers capables de bidouiller les postes et de diffuser, sous le manteau, les programmes TV, une partie non négligeable de la population estonienne a pu frémir devant les épisodes de Dallas et devant la première diffusion du film érotique français Emmanuelle. C’est la victoire de J.R. sur Staline, de The Knight Rider sur l’Armée Rouge.

Tout ceci serait amusant (et le film l’est énormément) si l’on n’avait vu le revers de la médaille dans Videocracy, vu qu’à la même époque, en Italie, balbutiait déjà la télévision poubelle qui allait permettre à Sylvio Berlusconi de dominer les masses mieux encore que ne l’espéraient Mussolini ou Staline. Car si Disco and Atomic War nous montre que la télévision a servi momentanément d’échappatoire à l’oppression totalitaire, Videocracy nous ramène tout de même à la triste et éternelle réalité du petit écran : à gauche comme à droite, le meilleur outil de propagande jamais inventé, toujours la victoire de l’immédiat, du vide et du populisme sur l’intelligence et le temps de la réflexion. On repense au célèbre discours du journaliste de télévision Edward R. Murrow qui, en plein Maccarthysme, avait donné de ce medium, alors en pleine découverte de ses potentialités, la définition la plus perspicace et la plus prophétique : « If television is good for nothing but to entertain, amuse and insulate, then the tube is flickering now and we will soon see that the whole struggle is lost. This instrument can teach, it can illuminate; yes, and it can even inspire. But it can do so only to the extent that humans are determined to use it to those ends. Otherwise, it is merely wires and lights in a box. »

Damien Detcheberry – programmateur, Festival du nouveau cinéma

Disco and Atomic War sera projeté le 17 novembre 2010 à 19h au Goethe Institut et le 18 novembre 2010 à 21h à la Cinémathèque québécoise. Plus d’informations ici.