Quand la nature reprend le dessus

« Et l’herbe pousse sur les parkings » : une constatation plusieurs fois répétée dans Détroit, ville sauvage et qui marque la désolation de la ville du Michigan. L’herbe sauvage envahit anormalement l’espace urbain. Les rues sont vides, seule présence humaine : un homme qui claudique et qui traîne péniblement un chariot. La population a commencé à fuir à partir des années 70 suite au déclin économique. Les faucons tournoient au-dessus de Détroit et de ses gratte-ciels devenus des « falaises artificielles ». On croise des chèvres, des lapins, des chiens errants, des oies… La vie animale semble avoir pris le pas sur l’humain. D’ailleurs, l’homme au volant de sa voiture qui travaillait dans la jungle et qui fait maintenant partie de la brigade animalière, retrouve comme une forme de vie « sauvage » à Détroit.

La culture de la violence règne : lorsque les statistiques ne classent pas la ville parmi les plus dangereuses du pays, les habitants sont déçus. Détroit, l’indomptable ; « Détroit, ville sauvage ». Le centre-ville tel un véritable champ de ruines se compose des vestiges d’un glorieux passé industriel. Les usines abandonnées, la grande gare centrale désaffectée, les maisons en ruines : Détroit, ville malade. L’obsolescence architecturale d’une ville à l’agonie contraste avec les images d’archives où l’on voit les ouvriers à l’ouvrage dans des usines à l’époque où le Fordisme régnait en maître et l’industrie automobile battait son plein : Détroit, vitrine de la puissance du modèle américain.

Malgré un paysage urbain pétri de désolation, jamais sous la caméra de Florent Tillon, Détroit n’apparaît effrayante ou terne. Ces bâtiments vides rappellent la finitude de l’être humain, « La vie est courte, l’éternité ne l’est pas. Dieu » nous rappelle d’ailleurs une phrase inscrite sur un immense panneau d’affichage. Tel les romantiques du XIXe siècle pour qui les ruines exprimaient le « mal du siècle », le cinéaste les filme avec une certaine mélancolie.

La grande qualité du documentaire repose notamment sur le dépassement de cette image d’une ville en déclin que Florent Tillon parvient à opérer. Même si ce délitement crée aussi une atmosphère apocalyptique, il nous amène au-delà de l’image cliché qu’on peut avoir de la ville et pose les bonnes questions : À quoi le chaos va-t-il donner naissance ? Que va devenir cette ville qui a été « bâtie sur l’imagination », comme le rappelle le propriétaire du bar ? L’arrivée de jeunes, instruits et éduqués, va-t-elle donner un second souffle à Détroit ?

Florent Tillon propose un glissement tout au long du film. Ce mouvement fait écho aux énergies positives qui existent bel et bien dans le Détroit du XXIe siècle. On passe du Détroit, ville fantôme à Détroit, ville retrouvée, comme le déclame Pete Barrow, candidat aux élections municipales : « C’est votre ville et il faut la retrouver maintenant ». À la fin du documentaire, les Détroitiens ne sont plus uniquement présent par le biais des images d’archives. Le Détroit d’aujourd’hui renoue avec les foules. Les rues s’animent, la fête nationale et les rassemblements dominicaux festifs vont à l’encontre du Détroit, ville abandonnée. Détroit reste « ville sauvage » où la Nature reprend ses droits mais où on envisage l’avenir avec espoir. Les mauvaises herbes sont tondues. Charlot, comme un symbole de l’aliénation de l’Homme au travail, prend place dans la ville et s’endort tranquillement. Avec lui s’évapore l’époque révolue des Temps Modernes où Détroit était alors « une ville où chacun n’est qu’une pièce dans une énorme machine collective. »

Anaïs Armanville