Eye of the beholder

Pour rebondir sur les « Histoires de familles » évoquées un peu plus bas, La nuit elles dansent d’Isabelle Lavigne et Stéphane Thibault est un autre portrait familial, exclusivement féminin, qui ne manque pas de charme. On y suit, au Caire, la vie d’un clan de danseuses orientales où l’art des trémoussements abdominaux se transmet de mère en fille. Reda, la mère des jeunes danseuses, monnaye de son appartement le corps de ses filles, Hind, Amira et Bossy, tandis que celles-ci rêvent d’ailleurs ou s’enfuient dans les paradis artificiels. Au-delà du fantasme assouvi de passer derrière le rideau et d’observer l’intimité de ces femmes, on découvre surtout les splendeurs et misères des danseuses de charme, un combat quotidien contre le machisme, la drogue, l’ennui, la triste matérialité de la séduction à crédit. Ce sont des créatures balzaciennes perdues dans les Mille et une nuits. La caméra les observe avec la pudeur et la neutralité qui s’imposent à ce genre de sujet. Envoutant…

De neutralité et de famille – famille en devenir cette fois – il est aussi question dans 12th & Delaware, de Heidi Ewing et Rached Grady (Jesus Camp), qui suit le combat de militants anti-avortement en Floride. Comme l’a souligné Charlotte Selb ci-dessous, je trouve effectivement la neutralité des deux documentaristes face à leur(s) sujet(s) extrêmement perturbante. Mais c’est précisément là la grande réussite du film. La sincérité avec laquelle se battent ces militants « pro-vie » est désarmante, et j’ai rarement senti aussi fortement mise en œuvre dans un documentaire l’expression : « la vérité est dans l’œil du spectateur ». J’imagine ce film projeté à un public converti à la cause de l’anti-avortement, et recueillir autant d’enthousiasme qu’il n’en a reçu par des spectateurs acquis à la cause inverse. Heidi Ewing et Rached Grady font de l’anti Michael Moore, en somme… Force est de reconnaître que le documentaire pamphlétaire, même s’il est utile et doit exister dans le paysage cinématographique, ne prêche souvent que les convertis. 12th & Delaware est au contraire une plongée dans le fanatisme à visage humain qui, au-delà de son thème, renvoie chacun à ses propres convictions. Car si la cause est entendue sur l’avortement, sur combien d’autres sujets sommes-nous, à notre tour, des ayatollahs qui s’ignorent ?

Damien Detcheberry – programmateur, Festival du nouveau cinéma

La Nuit, elles dansent sera projeté le 11 novembre 2010 à 19h, à la Grande Bibliothèque, et le 19 novembre 2010 à 19h30, à la Cinémathèque québécoise.

12th & Delaware sera projeté le 12 novembre 2010 à 19h, à l’université Concordia, et le 14 novembre 2010 à 14h, à la Grande Bibliothèque.