Micro-politique

Le documentaire est souvent associé à un type de film militant, qui se fait le porte-parole d’un discours politique clair ou d’une indignation. Bien que le genre existe sans conteste et ait ses mérites – preuve en est les démonstrations implacables d’excellents films comme Russian Lessons ou Videocracy cette année – c’est aussi un préjugé à l’égard du cinéma documentaire qui ne me semble pas plus pertinent que pour n’importe quel film de fiction. Et personnellement, j’ai des coups de cœur particuliers envers les films au discours un peu plus difficile à cerner…

Comme le faisait très justement remarquer mon extraordinaire adjoint Mathieu Bédard sur ce même blog, certains de nos films favoris ont déclenché la fureur des membres de notre comité de visionnement. À commencer par Armadillo, ce fameux film danois sur un bataillon de soldats en Afghanistan qui fait scandale un peu partout, parce qu’il peut autant passer pour une dénonciation qu’une apologie de la guerre. Libre au spectateur d’en interpréter les images ultra-esthétisées : le réalisateur Janus Metz, dans un une entrevue donnée au Mirror, se réjouit que le film ne puisse être étiqueté politiquement : « Cela aurait réduit le film. Il n’a aucun parti pris politique évident. C’est un film politique, mais il s’agit davantage de la micro-politique d’une situation donnée – c’est un film exploratoire » (traduction de moi, l’anglais est peut-être plus clair!) D’où le malaise que déclenche le film chez le spectateur : si on est dérangé par un Apocalypse Now ou un Full Metal Jacket, l’effet est plus grand encore face aux images hallucinantes d’un documentaire où les soldats ne sont pas des comédiens et les morts sont bien réels! Mais le malaise pousse à la réflexion, nous laisse bien plus perplexes qu’un film au message ultra-appuyé par une narration et des entrevues évidentes.

Mon alter-ego et ami du Festival du Nouveau Cinéma, Damien Detcheberry, était tout aussi troublé par le film 12th & Delaware de Heidi Ewing et Rached Grady, déjà réalisatrices de l’excellent Jesus Camp. En effet, ce film suit des militants pro-vie en Floride dans leur travail quotidien de « récupération » des patientes d’une clinique d’avortement. Damien était surpris de découvrir un film qui, loin d’être le pamphlet politique qu’on aurait pu attendre, se contentait d’observer avec la plus grande neutralité ces militants dévoués à leur cause, filmés de l’intérieur, dans toute leur humanité – il ne s’agit pas de ces extrémistes prêts à tirer sur des médecins, mais de gens qui ne font usage que de leur force de persuasion psychologique. C’est à eux qu’est donnée la parole bien plus qu’aux médecins de la clinique. Le film n’en est que plus fort (et à mon sens plus politique!) puisqu’il prend le temps d’observer avec patience et retenue les êtres humains derrière les discours, et n’impose aucun message au spectateur. L’attention portée aux dynamiques psychologiques des personnages m’a tout simplement laissée en état de choc!

Sainte-Anne hôpital psychiatrique d’Ilan Klipper, un documentaire pur cinéma direct sur l’un des hôpitaux psychiatriques les plus réputés de France, a lui aussi déclenché les passions lors de sa première au festival Visions du Réel à Nyon. Le public sortait de la salle totalement déconcerté : « Mais qu’est-ce qu’il veut nous dire, ce cinéaste? Il critique le système de santé ou pas? C’est vraiment pas clair! » En effet, Ilan Klipper s’est efforcé de garder la plus grande neutralité possible. Il confesse même avoir enlevé du montage les images les plus dérangeantes – on a peine à imaginer de quoi il s’agit! Et ça, ça mêle un peu le spectateur, qui n’aime pas toujours ne pas savoir quoi penser! Moi j’adore ça, c’est là que j’ai l’impression d’avoir appris quelque chose. La micro-politique, comme disait Janus Metz, c’est ne pas nous offrir un message tout cuit sur un plateau, mais nous montrer la complexité d’une scène de la vie et des dynamiques humaines.

Alors courez voir ces 3 films les plus politiques des films apolitiques! Vive le malaise, on est assez grand pour vivre avec!

Charlotte Selb, directrice de la programmation, RIDM