Histoires de famille

La famille est un thème que le cinéma n’aura jamais fini d’explorer – surtout quand elle est dysfonctionnelle. Cette année, nos documentaristes semblent avoir leur lot de problèmes de famille à régler. Et notamment, leur bagage de traumatismes créés par des « pères indignes ». Expérience cathartique ou utilisation d’un sujet en or à portée de la main, la démarche de ces cinéastes démontre en tous cas une bonne dose de courage pour dévoiler ainsi au grand public leurs fantômes familiaux. Ça vaut le coup d’en souligner le résultat, qui s’avère aussi impressionnant dans Family Affair que dans Beyond This Place.

L’Américain Chico Colvard signe avec Family Affair son premier documentaire, présenté à Sundance, entre autres prestigieux festivals. Un film brut, sans concession, sans artifice, qui nous en dit plus sur l’inceste qu’on aimerait en savoir. Les trois sœurs de Chico ont été abusées par leur père pendant toute leur enfance. Sa mère, une Juive allemande, était battue comme plâtre par son époux, un Africain-Américain qui l’a épousée uniquement par vengeance envers les Blancs et la ségrégation qui sévissait dans le Sud des États-Unis. À 10 ans, le petit Chico tire accidentellement sur sa sœur, ce qui fera finalement éclater la vérité sur le père pédophile.
Le tableau n’est pas rose, mais la suite est bien plus troublante. À peine leur père sorti de prison, les trois sœurs reprennent contact avec lui, et maintiennent jusqu’à aujourd’hui des liens filiaux importants. Comment le désir de famille peut-il être plus fort que le traumatisme et la peur? C’est cette interrogation qui est au cœur de Family Affair. Une joyeuse réunion familiale de Thanksgiving avec accolades entre père et filles, la jalousie d’une sœur envers l’autre parce que son père « l’aimait » plus, les confessions inavouables d’une des sœurs sur le plaisir ressenti dans l’inceste : Chico Colvard nous confronte aux réalités les plus dérangeantes, celles des liens entre victimes et bourreaux, celles de l’impossibilité de catégoriser les pires individus comme des monstres.

Beyond This Place du Suisse Kaleo La Belle tire sa force de l’incroyable personnage de Cloud Rock La Belle, le père du réalisateur. Moins effrayant que la terrible figure paternelle de Family Affair, Cloud est un hippie qui a passé les 40 dernières années à se défoncer et à faire du vélo. Abandonné par lui alors qu’il était enfant, Kaleo (nommé Ganja à sa naissance!) tente de découvrir, et peut-être d’aimer, cet inconnu lors d’un hallucinant road trip à vélo dans le Nord-Ouest américain. Cloud Rock est bourré de contradictions : charmant et détestable, épris de liberté au point de nier toute responsabilité et valeur familiale, libre penseur mais souvent bien conservateur dans sa vision du monde (les femmes doivent élever les enfants, mon fils est un chef car il a mes gènes, etc…), bref : un vrai personnage de film, ambigu, drôle et tragique. Sa perception des choses est aussi désarmante pour son fils que pour le spectateur : il n’a aucun remord quant à ses actes passés car il ne peut les changer, et puis c’est l’enfant qui choisit ses parents, pas le contraire… Mais cet ultra-individualiste séduit par sa force, sa paix, son assurance d’avoir trouvé sa voie, même si c’est celle des drogues et de l’égoïsme. Bercé par la musique envoûtante de Sufjan Stevens, Beyond This Place est un film d’ambiance inspiré et inspirant sur les rapports complexes entre père et fils, sans jugement et sans conclusion, qui privilégie les questions intelligentes aux réponses évidentes.

Voilà pour les deux « films de famille » à ne pas manquer!

Charlotte Selb, directrice de la programmation, RIDM