Réponse des RIDM à la controverse Crazy Horse

Le 11 novembre dernier, deux jours après la soirée d’ouverture de sa 14ème édition, l’équipe de direction des RIDM a reçu une lettre visant à remettre en question le choix de Crazy Horse de Frederick Wiseman comme film d’ouverture de l’événement.

Signée par 20 cinéastes, producteurs et cinéphiles et appuyée par 9 autres personnes n’ayant pas vu le film mais appuyant l’idée d’une rencontre sur la question, la lettre visait à signifier un « étonnement » et une « indignation » face au choix de l’équipe de programmation. Accusant le film d’être « une œuvre complaisante et sexiste », les indignés considèrent ce choix de programmation d’autant plus incompréhensible que son statut de film d’ouverture ne permettait pas de débat après la projection. Accusant l’équipe de faire preuve d’une stratégie de marketing éculée et désolante, les signataires proposaient d’organiser une discussion publique sur « la représentation des femmes à l’écran ».

Tout à fait ouverte à l’organisation d’une telle discussion, l’équipe de direction des RIDM considère que les enjeux abordés dans cette missive dépassent de loin la question de la simple représentation des femmes à l’écran. Outre la critique du film lui-même, qui procède d’une lecture pour le moins surprenante du travail de cinéaste documentaire sur laquelle nous reviendrons, nous désirons tout d’abord répondre aux accusations directes effectuées envers le travail de programmation de l’équipe.

Cette année, les RIDM sont particulièrement fières de proposer aux cinéphiles une rétrospective de l’œuvre de Frederick Wiseman, l’un des cinéastes les plus importants de l’histoire du cinéma. Fruit de plus d’une année de travail, cette rétrospective est assurément l’un des points forts de l’édition. Lorsque nous avons appris cet été que Wiseman venait de terminer Crazy Horse, son nouveau projet, la possibilité de présenter le film lors de l’événement nous a semblé intéressante. Après avoir vu le film, nous avons choisi de le placer en ouverture. Une décision parfaitement justifiable d’un point de vue promotionnel, puisque la présence du film en ouverture du festival permettait de mettre en lumière la rétrospective. Mais une décision qui relevait également  d’une prise de position cinéphilique n’ayant rien à voir avec l’exploitation éventuelle du corps de la femme à des fins d’élargissement de public. En effet, si nous avions considéré ce documentaire comme une œuvre contestable de piètre qualité, indigne du mandat des RIDM, nous ne lui aurions pas accordé une telle place.

Or, il s’avère que Crazy Horse est un film dans la pure tradition du travail de cinéaste de Wiseman. Fidèle à sa méthode, le documentariste a observé pendant dix semaines le fameux cabaret parisien à l’occasion de la préparation de son dernier spectacle. Tout comme dans ses films précédents portant sur des institutions de spectacle, Wiseman alterne entre scènes de coulisses et performances. Les signataires reprochent notamment à Wiseman de ne pas faire preuve d’un regard critique, et de reproduire avec sa mise en scène les rapports sexistes inhérents au Crazy Horse. Que le Crazy Horse soit un lieu sexiste exploitant une image contestable de la femme, c’est une opinion qui peut être effectivement justifiée et débattue, tout comme peut être discuté le choix même de filmer un tel sujet. Toutefois, associer le regard du cinéaste aux principes de cette institution, sous prétexte qu’il n’est pas ouvertement critique par rapport au sujet représenté, est une interprétation qui présuppose une vision du travail même de cinéaste documentaire avec laquelle nous sommes en désaccord. Fidèle à ses principes éthiques, Wiseman vise avant tout à mettre à jour sans jugement explicite les rouages d’une institution. Wiseman n’a jamais été un pamphlétaire engagé. Sa démarche, qui est plus proche de l’anthropologie, cherche à observer en profondeur son sujet, laissant le soin au spectateur d’en tirer des conclusions. Ceci dit, il n’est bien sûr jamais entièrement neutre face à son sujet. Dans Crazy Horse, par exemple, le placement de la scène du casting dans la dernière partie du film est un choix de montage qui fait justement preuve d’un regard critique par rapport au double standard à l’œuvre au sein du cabaret. Que Crazy Horse ait pu décevoir certains spectateurs et ne fasse pas partie des meilleurs films de Wiseman, c’est une réaction que nous pouvons parfaitement comprendre et accepter. Mais nous réfutons l’interprétation des signataires, qui fait preuve d’une lecture contestable et d’une vision somme toute dogmatique et limitée du travail de documentariste.

Comme le souligne la lettre, les RIDM ont toujours eu à cœur de mettre en valeur le travail des femmes cinéastes et de discuter d’enjeux de société concernant les femmes. C’est la raison pour laquelle nous sommes ouverts à discuter de la question de la représentation des femmes à l’écran avec les signataires. Toutefois, nous tenons à exprimer notre surprise et notre inquiétude face aux intentions sous-jacentes que la lettre démontre. Alors que nous aurions été plus qu’heureux de pouvoir discuter et échanger nos opinions avec les invités de la soirée d’ouverture déçus et indignés par le film, nous ne pouvons qu’exprimer notre réserve face à la volonté des signataires d’officialiser si rapidement leur mécontentement et de chercher des appuis afin de donner un poids politique à leur démarche. Étant donné qu’un tiers des signataires n’ont pas vu le film de Wiseman, il nous semble que la critique proposée relève dès le départ d’une prise de position plus proche d’un inquiétant dogmatisme que de l’espace de liberté et d’échange que les RIDM représentent. Il nous semble important de souligner que le mandat du festival est de proposer une sélection d’œuvres cinématographiques relevant de préoccupations thématiques et d’approches esthétiques diverses et stimulantes. Une sélection qui n’est pas la porte ouverte à tous les excès, mais au contraire le résultat d’une ligne éditoriale forte fondée sur une véritable expertise de son équipe de programmation.

Mila Aung-Thwin, président des RIDM
Roxanne Sayegh, directrice générale
Charlotte Selb, directrice de la programmation
Bruno Dequen, programmateur associé

Contact :

Caroline Rompré I relationniste de presse I 514-778-9294 I caroline.rompre@gmail.com

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