Une vie de quartiers face à un monde qui change

La République signifie étymologiquement la chose publique, la res publica en latin. Sous la caméra de Denis Gheerbrant, Marseille redevient la « chose » du peuple. La République Marseille est une « œuvre-mosaïque » composée de sept films qui font un total de six heures. Denis Gheerbrant part seul, caméra à l’épaule, rencontrer les Marseillais dans leurs quartiers. Il filme le Marseille « invisible », le Marseille des quartiers populaires.
Dockers, jeunes des quartiers Nord, ouvriers, femmes d’une cité-jardin, ancien junkie, jeunes ados, entraîneur de boxe, militants, syndicalistes, mal-logés, fils d’immigrés algériens : tous se racontent. À travers ces fragments d’histoires individuelles se tissent des luttes collectives. On combat contre un monde qui change et qui délaisse certains, en perte de repères, accrochés à leur vie d’avant : « Y a pas d’arrangement » ne cesse de répéter le docker dans le moyen métrage Sur les Quais. Pour beaucoup, les souvenirs sont synonymes d’une vie difficile et peu opulente mais c’est toujours avec nostalgie qu’ils regardent en arrière. Grâce à ces va-et-vient entre hier et aujourd’hui, on saisit notamment la complexité des enjeux actuels de la ville. C’est avec une grande délicatesse et beaucoup d’authenticité que « Denis » – comme plusieurs Marseillais l’appellent – nous livre sa quête d’une autre vérité, par-delà les apparences, loin du Marseille carte postale. Il a l’habileté et le tact de ne pas instaurer un dialogue à proprement parler avec ses interlocuteurs. Il les laisse parler sans s’imposer, sachant se faire discret tout en étant attentif et familier. Les portraits de ces Marseillais en sont d’autant plus touchants et criants de vérité.

Face à une désindustrialisation accrue, à la spéculation immobilière, à la privatisation des biens publics, à la fermeture des usines, le peuple de Marseille exprime ses incertitudes quant à l’avenir. Mais cette crainte suscite une cohésion sociale. Les Phocéens se rassemblent en comités, associations et amicales pour s’entraider et militer afin de préserver leur « monde » et défendre leurs idées. Cet antagonisme entre une modernité envahissante et un passé évanescent sous-tend la plupart des films de La République Marseille. La dernière scène du moyen métrage Les Quais est à ce titre significative. Un énorme bateau de croisière passe devant le port de marchandises, ainsi dérobé à la vue du spectateur et qui n’existe plus que dans l’ombre de ce géant touristique. De la même façon, dernière image de La République, le tramway Euromed couvre les bruits des passants de la rue de la République. Réaménagement du quartier et revendications des habitants ne semblent pas pouvoir cohabiter. Cette « œuvre-puzzle » nous donne continuellement à réfléchir sur la confrontation entre l’humain et l’urbain. Et le nouveau visage du Marseille du XXIe siècle que cherchent à (re)dessiner les élus locaux tend vers l’incarnation d’un pôle de compétitivité attractif au sein de la zone euro-méditerranéenne. On est bien loin du Marseille festif où « ça grouillait, ça grouillait. Maintenant c’est désespérant. »

Pour en savoir plus sur chaque oeuvre constituant La République Marseille, cliquez sur les titres des films ci-dessous :

Anaïs Armanville

ATTENTION, CHANGEMENT D’HORAIRES

Les films de La République Marseille seront projetés le 17 novembre 2010 à 18h à la Cinémathèque québécoise (La Totalité du monde, Les Quais et L’Harmonie), le 18 novembre 2010 à 20h à la Cinémathèque québécoise (Les Femmes de la cité Saint-Louis et Le Centre des rosiers), le 19 novembre à 18h à la Cinémathèque québécoise (Marseille dans ses replis) et le 20 novembre 2010 à 16h45 à la Cinémathèque québécoise (La République).